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Accueil > Axes de recherche > Idéologies et constructions littéraires du savoir

- Politiques de la merveille

Responsables : Yves Citton et Anne Defrance

publié le , mis à jour le

La notion de merveille est particulièrement intéressante dans la mesure où elle permet à un mode de fictionnalité littéraire abondamment pratiqué au XVIIIe siècle (« le merveilleux ») d’accueillir et de dynamiser des efforts de pensée qui poussent l’imagination aux limites du concevable et du possible. Le domaine propre de la merveille paraît relever moins du « surnaturel » que de ce qu’il est désormais convenu d’appeler le virtuel : un domaine de réalité non (encore) doté d’existence matérielle, mais jouant néanmoins un rôle central dans les orientations que prend dès aujourd’hui la constitution de ce qui sera le réel de demain. Ainsi définie, la merveille circonscrit un espace de problématisation où se nouent une certaine conception de l’investigation scientifique, une certaine réflexion critique sur le statut de la croyance et un certain régime de spectacle. C’est parce qu’un tel nouage paraît jouer un rôle de plus en plus crucial dans les développements sociétaux de la modernité, tels qu’ils se déploient depuis le XVIIIe siècle, qu’il paraît souhaitable d’inscrire ce travail sous le titre de Politiques de la merveille.

1. La merveille peut en effet être perçue comme constituant la frontière extérieure de l’investigation scientifique. Au lieu d’opposer un merveilleux « passéiste » (superstitieux, occultiste, obscurantiste) à une science annonciatrice de modernité, on voudrait resituer la merveille au cœur d’un même mouvement de pensée qui a porté l’âge classique à développer, en parallèle et en étroite interaction, des pratiques d’expérimentations scientifiques et des expériences littéraires d’imagination merveilleuse.

2. Rétablir une continuité profonde entre les mouvements porteurs de la science et ceux qui charrient la merveille oblige toutefois à repenser de façon critique le statut de la croyance. En effet, les prétentions au savoir (scientifique) revendiquées par les Philosophes se sont souvent exprimées à travers un rejet des « superstitions » qui induisent les « ignorants » à croire aux « merveilles » mises en scène par les miracles, interventions divines et autres prodiges.

3. La littérature merveilleuse surdétermine constamment la question de la croyance en l’insérant explicitement dans une dimension de spectacle. On est amené à « croire à ses visions » de façons très différentes selon que l’on porte ses yeux sur un désert brûlant, sur une statue de la Vierge Marie, sur une scène de théâtre ou sur les pages d’un livre. La nature même du spectacle que la littérature tire de la merveille implique un phénomène d’adhésion, qui nous paraît au moins aussi intéressant que les vertus critiques de la satire et de la parodie. Nous étudierons donc la spectacularisation de la merveille littéraire (que ce soit par les moyens de la publication livresque ou par ceux de la mise en scène théâtrale) comme un processus travaillé par d’incessantes tensions entre discrédit et accréditation.

4. Par-delà toutes les raisons qui peuvent justifier de proposer des lectures symptômales et modélisantes du merveilleux littéraire, tel qu’il s’est déployé au siècle des Lumières, il s’agit finalement de se confronter à ce que la merveille littéraire peut comporter d’irréductible. Même si certaines interprétations contribueront peut-être à instrumentaliser les textes en les rapportant à des problématiques philosophiques, sociologiques ou politiques qui leur sont extérieures, on souhaite cultiver également une appréciation de la forme d’expérience et de vérité qui fait le propre de la rencontre littéraire. Prendre la vraie mesure des politiques de la merveille commence peut-être par devoir reconnaître que la première et ultime merveille à laquelle nous puissions avoir à faire, en tant que littéraires, est la littérature elle-même.