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2008

Les Frontières littéraires de l’économie (XVIIe-XXe siècles)

Martial Poirson, Yves Citton, Christian Biet

publié le , mis à jour le

Éditions Desjonquères, Collection « Littérature et idée »

2008

ISBN : 978-2-84321-108-9

EAN : 9782843211089

217 pages

Présentation synthétique

(4e de couverture)

La pensée économique a destin lié avec l’invention de la modernité, depuis son émergence à la charnière du XVIIe et du XVIIIe siècles jusqu’à son triomphe contesté de nos jours. Elle s’est progressivement imposée comme le modèle dominant de représentation du monde, à travers une colonisation progressive du langage, une reconfiguration de l’imaginaire collectif et un remodelage des consciences individuelles. De cette évolution, la littérature a présenté à la fois des symptômes, des réflexions critiques et des dépassements poétiques.

Le présent volume regroupe une douzaine d’études explorant quelques-unes des zones frontières où s’entrecroisent, depuis quatre siècles, discours économiques et discours littéraires. Il s’agit non seulement de mettre les problématiques économiques en regard avec leur traitement littéraire, mais aussi de mesurer en quoi les problématiques littéraires s’enracinent dans les processus économiques. Même si les oeuvres étudiées sont parfois vieilles de plusieurs siècles, les questions que posent ces analyses relèvent d’une éminente actualité. De Scarron à Proust, en passant par le théâtre du XVIIIe siècle, André Chénier, Isabelle de Charrière ou encore Emile Zola, les différents chapitres se recoupent autour de quelques questions centrales : comment articuler entre elles valeurs morales et valeurs financières, économie domestique et marchés spéculatifs ? Comment juguler la marchandisation de l’humain et de ses affects ? Comment gérer le commerce des biens culturels et symboliques, entre soifs de gloire et vœux de désintéressement ? Comment mettre en spectacle la vente de la chair (celle de l’esclave ou de la prostituée) ?

Au fil des modélisations croisées que se renvoient économie et littérature, il apparaît que la parole littéraire avait déjà mis en place, depuis plusieurs siècles, des sensibilités et des savoirs qui sont aujourd’hui encore largement en avance sur la discipline économique qui guide – souvent en aveugle et peut-être vers l’abîme – le destin de nos sociétés.

Mots clefs : littérature, approches interdisciplinaires de la littérature, histoire des idées, histoire de la pensée économique, histoire culturelle

Présentation détaillée du volume

Le présent volume s’inscrit dans le champ nouveau des approches interdisciplinaires et actualisantes du rapport entre économie et littérature , dont il constitue le premier ouvrage académique de synthèse en langue français sur une aussi longue période historique, allant de la première modernité, au XVIIe siècle jusqu’au début du XXe siècle. Il cherche à établir des points de comparaison , non seulement entre des disciplines rarement mises en relation et dont les modes opératoires s’avèrent étrangement connexes, mais encore entre des siècles qu’en apparence tout oppose sur ces questions, et qui révèlent pourtant une étonnante continuité sur le plan de l’histoire des idées et des sensibilités.

Au sein du vaste champ d’études portant sur les relations entre littérature et économie, comment situer l’apport singulier des contributions rassemblées ici ? L’approche des textes du passé promue par ce recueil s’inscrit dans une vocation d’actualisation . Cette collection d’articles ne saurait ni avoir la prétention de couvrir exhaustivement la façon dont la littérature a traité (de) l’économie au cours des trois derniers siècles, ni donner la vérité historique des rapports (infiniment complexes et en constants réajustements) qu’ont entretenus les deux types de discours à chaque moment donné de cette histoire très longue. Ces contributions proposent, plus modestement, quelques sondages ponctuels dont la finalité est de nous plonger dans un texte (voire dans un contexte) du passé pour nous permettre de revisiter notre présent sous un regard rafraîchi par ce détour dans le temps et dans la fiction. Si nous jugeons important de relire et d’étudier aujourd’hui ces objets apparemment poussiéreux que sont devenus Guez de Balzac, La Dot de Suzette, le chevalier de Mouhy, Le Triomphe de l’intérêt de Boissy ou L’Embarras des richesses d’Allainval, c’est à partir de l’horizon de nos questions sociopolitiques actuelles et en vue de contribuer à mieux les comprendre , grâce à la distance même que nous aura donnée le détour par les textes du passé.

Ces études ont en commun de solliciter la littérature pour nous inviter à penser l’économie à partir de ses marges, voire de ses « dehors » . Face à la quantité et à la qualité des monographies et des articles accumulés depuis une trentaine d’années sur la présence explicite de l’économie au sein des œuvres littéraires, le temps paraît venu aujourd’hui d’aller chercher l’économie là où ne s’attendrait pas à la trouver. L’ introduction générale situe la pertinence du parti pris par ce recueil d’aborder les problèmes économiques par leurs frontières littéraires : la discipline économique, après avoir connu dans les années 1980 un mouvement « impérialiste » qui lui a fait marcher sur les plates-bandes de la sociologie et de la psychologie, se voit maintenant rattrapée par les psychologues et les sociologues qui dénoncent la naïveté de ses présupposés. C’est bien aujourd’hui sur les zones frontières qui séparent et unissent l’économie aux autres champs du savoir que se jouent les problèmes centraux de notre époque : selon quelle économie des affects un consommateur urbain choisit-il d’acheter une grosse jeep plutôt qu’une petite voiture de ville ? sur quelle image de la société repose le postulat d’isolement individualiste sur lequel reposent nos calculs économiques ? quelle définition de la « richesse » et de « bonheur » des nations est à l’horizon de notre obsession de la « croissance » du PIB ?

Avec ces zones-frontières, on touche à l’une des fonctions anthropologiques essentielles de la littérature en régime de modernité disciplinaire, celle de constituer une plate-forme d’indisciplinarité sur laquelle peuvent se rencontrer, s’opposer, se compléter, s’entre-féconder les différents discours qu’une époque élabore pour rendre compte de ses fonctionnements, de ses problèmes et, surtout, de ses contradictions. En travaillant à cartographier les zones de pertinence (ainsi que les invasions outrecuidantes) qui balisent les rapports entre les différents discours mis en scène, la plate-forme littéraire constitue un lieu privilégié pour comprendre et gérer les frontières en constante reconfiguration qui se mettent en place entre ces discours, ainsi que les prétentions disciplinaires dont ils sont porteurs. C’est à ce niveau qu’apparaît le plus clairement l’intérêt des études littéraires portant sur les représentations de l’économie, puisqu’elles nous permettent de réfléchir aujourd’hui – en un moment où les frontières de l’approche économiste sont (re)devenues un problème anthropologique essentiel – sur les façons dont ces frontières se sont mises en place depuis près de quatre siècles.

Description des trois grandes parties du volume

Dans un premier temps, on ira voir comment la littérature représente les frontières symboliques de l’économie  : un premier article synthétique de Martial Poirson met en place, à partir des grandes évolutions de l’histoire du théâtre, les grands moments qui ont scandé la représentation des réalités économiques sur la scène comique entre 1673 et 1789, soit au moment même où émerge l’économie politique chez les philosophes de la première modernité. Les trois chapitres suivants montrent qu’en mettant en scène la circulation de l’argent (entre les familles dans l’article d’Elsa Marpeau, dans un souci de bienfaisance sociale dans celui de Geneviève Lafrance ou dans les références proustiennes à la bourse chez Stéphane Chaudier et Clément Paradis), le théâtre et le roman tendent à mettre en lumière tout ce qui se charrie avec l’argent et autour de lui, en termes de prestige, de rang, d’images, de désirs, d’angoisses, de narcissismes, de valeurs morales, d’idéologies ou de projets politiques.

La deuxième partie se demande comment les discours économiques sollicités par les auteurs littéraires permettent d’éclairer l’économie propre aux biens symboliques (immatériels)  : ce sera ici la circulation des œuvres (et non plus celle de l’argent) qui permettra d’explorer les zones d’ombre où la notion de « valeur » associe intimement « l’intérêt » et « la gloire », malgré toutes les dénégations dont cette association peut faire l’objet (articles de Craig Moyes et de Florence Magnot), ainsi que les zones frontières où le spectacle théâtral, le poème ou le roman apparaissent comme des « biens marchands » ébranlant les fondements mêmes de la logique mercantile (articles d’Yves Citton et de Jean-Joseph Goux).

Dans la troisième partie, on observe comment trois points de vue excentrés (minoritaires) dénoncent de l’extérieur les fausses évidences des logiques économiques  : une auteure noble en quête d’une nouvelle éthique « proto-féministe » (dans l’article de Laurence Vanoflen), des esclaves marrons mis en scène par des poèmes de philanthropie lyrique (dans celui de Rachel Danon) et une interrogation sur la prostitution inhérente au dispositif théâtral (dans l’envoi final de Christian Biet) viendront mettre en crise la fausse naturalité de l’économie marchande, grâce au caractère littérairement perçant de leur regard marginal.

Dans sa diversité (dans les époques, les genres et les auteurs traités) ainsi que dans sa cohérence (chaque article explore une réflexion littéraire de l’économie politique), ce recueil espère offrir à son lecteur un dépaysement qui lui permette de porter un regard nouveau sur les problèmes de notre temps.

Présentation des éditeurs du volume

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure LSH et agrégé de sciences économiques et sociales, Martial Poirson est actuellement maître de conférences en littérature française à l’université de Grenoble 3, membre de l’UMR LIRE-CNRS, enseignant à Sciences Po et dans plusieurs universités anglo-saxonnes. Ses travaux et publications portent actuellement sur l’histoire, l’esthétique et les discours de savoir dans la littérature française, mais aussi sur les lectures actualisantes et les imaginaires politiques et économiques qui travaillent les textes littéraires.

Yves Citton est professeur de littérature française du XVIIIe siècle à l’université de Grenoble 3 Stendhal et membre de l’UMR LIRE. Il a publié récemment L’envers de la liberté. L’invention d’un imaginaire spinoziste dans la France des Lumières (Éditions Amsterdam, Paris, 2006) et Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? (Éditions Amsterdam, Paris, 2007). Il fait partie du comité de rédaction des revues Multitudes et Dix-huitième siècle.

Christian Biet est professeur d’Histoire et esthétique du théâtre à l’Université de Paris X–Nanterre et membre de l’Institut Universitaire de France. Ses principaux travaux portent sur l’esthétique du théâtre et sur les questions juridiques et économiques et leur réfraction dans la littérature : Œdipe en monarchie, tragédie et théorie juridique à l’Age classique (Klincksieck, 1994), direction du N° 40 de Littératures classiques sur « Droit et littérature » (Champion, 2000) ; Droit et littérature sous l’Ancien Régime, le jeu de la valeur et de la loi, (Champion, 2002).


TABLE DES MATIERES DU VOLUME

INTRODUCTION


Yves Citton
et Martial Poirson, « L’économie à l’œuvre »

PARTIE I : REPRESENTATIONS DE L’ECONOMIE

Martial Poirson, « Quand l’économie politique était sur les planches : Argent, morale et intérêt dans la comédie à l’Âge classique »

Elsa Marpeau, « La circulation des devises dans L’Héritier ridicule de Scarron : désordre social et confusion sexuelle »

Geneviève Lafrance, « La Dot de Suzette, ou la science des bienfaits à l’épreuve du romanesque »

Clément Paradis
et Stéphane Chaudier, « La Bourse ou le temps : l’imaginaire financier de Marcel Proust »

PARTIE II : ECONOMIES DE LA REPRESENTATION

Craig Moyes, « Redonner cours à d’anciennes espèces : Guez de Balzac et l’économie politique de la gloire »

Florence Magnot, « ‘Mais où voit-on ce désintéressement parfait ?’ L’échange embarrassé dans les épîtres du Chevalier de Mouhy  »

Yves Citton, « La propriété poétique, c’est le vol de l’abeille. Éloge du copillage chez André Chénier »

Jean-Joseph Goux, « Émile Zola : de l’argent de l’écriture à l’écriture de L’argent »

PARTIE III : REGARDS MINORITAIRES SUR L’ECONOMIE

Laurence Vanoflen, « Argent, lignage et noblesse chez Isabelle de Charrière »

Rachel Danon, « Les fuites de l’économie coloniale dans la représentation littéraire du marronnage »

Christian Biet, « ‘Argent contre chair ‘, ‘ argent contre plaisir ‘ : Le théâtre comme actualisation, figuration et dépassement de l’échange économique »