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1848, une révolution du discours

sous la direction d’Hélène Millot et de Corinne Saminadayar-Perrin.

publié le , mis à jour le


    • « Voulant faire comme Lamartine, il se mit à haranguer le peuple. » (Flaubert, Bouvard et Pécuchet).

« Va, tu n’es qu’une lyre » : cette apostrophe d’un ouvrier à Lamartine souligne bien la dimension essentiellement littéraire de la révolution de 1848. Si, comme le note Dolf Oehler, « rarement politique et littérature ont été plus intimement liées que pendant la révolution de 1848 », c’est d’abord parce que les hommes de lettres ont formé une part très importante du "personnel politique" au pouvoir sous la Seconde République, mais aussi parce que 1848 a aussitôt été perçue par les contemporains comme une révolution du discours — révolution des belles phrases, avec toute l’ambiguïté qui sous-tend une telle formule. Détail révélateur : un des épisodes majeurs que l’époque érige en emblème est une performance rhétorique, le discours de Lamartine pour la défense du drapeau tricolore. Un discours portant sur un symbole : on ne saurait mieux souligner la réception de 1848 comme événement relevant du signe révolutionnaire tout autant que de l’action (de la praxis) politique.

Le Midas de 1848 change tout ce qu’il touche en littérature : c’est ce qui ressort de toutes les analyses contemporaines présentant l’événement non seulement comme un vaste théâtre ouvert à l’éloquence, mais aussi comme une réécriture de 89 — d’où la métaphore qui fait de la révolution de 1848 une farce (la célèbre analyse de Marx, qui lit en revanche l’insurrection de Juin comme un acte de tragédie inscrit dans la grande comédie de la Second République), un drame ou un mélodrame. Illusion lyrique donc que cette révolution née du Livre (les quarante-huitards sont, profondément, des victimes du livre, et en premier lieu des Histoires de la Révolution dont ils sont souvent les auteurs autant que les lecteurs), et produisant des actes tissés essentiellement de paroles.

On a vu dans l’échec de 1848, et plus précisément dans le traumatisme de Juin, l’événement fondateur de la modernité littéraire, comprise comme suspicion et prise de distance par rapport à la parole du siècle, et en particulier à une rhétorique dont 1848 sanctionne l’irrémédiable échec — « Tu ne dois pas chercher le pouvoir », écrit significativement Hugo dans « Ce que le poète se disait en 1848 ». Or, il s’avère que cette rupture se marque d’abord par une véritable crise de la représentation, qui bloque toute tentative d’écrire 1848. Comment, en effet, mettre en texte un événement qui, en lui-même, est déjà texte, et texte au second (au énième) degré ? Comment mettre en récit une révolution déjà éminemment médiatisée, qui d’elle-même s’éparpille en poudroiement de signes aussi fascinants que dépourvus de véritable prise sur le réel ? Comment commémorer une République qui s’est voulue dès sa naissance monument d’elle-même, et qui — beaucoup l’ont souligné — est morte de cette manie même d’immortalité ?

1848 constitue ainsi un événement-limite qui fait peser sur la littérature une authentique menace d’aphasie : l’échec de la Seconde République met en cause des pouvoirs de la littérature, cependant que la révolution elle-même, et plus encore l’insurrection de Juin, relèvent de l’irreprésentable — parce que Février ne relève que du discours, et que Juin au contraire apparaît comme radicalement hors-discours, irréductible à la rhétorique, irrécupérable. Aussi les œuvres « autour de » 1848 (dans tous les sens du terme) concentrent-elles, de manière d’autant plus révélatrice qu’elle ne peut être qu’oblique, toute une réflexion sur la définition de la littérature, réflexion radicale en ce qu’elle met en question la possibilité même d’un discours efficace : c’est en ce sens qu’on peut dire que 1848 représente un point de rupture, une "coupe" où se donne à lire, de façon exemplaire, l’interrogation rhétorique fondamentale qui traverse XIXe siècle — une authentique révolution littéraire.

Pour dégager les enjeux et les modalités de cette révolution, on pourra s’intéresser non seulement aux œuvres qui comportent explicitement une mise en récit ou une réflexion portant sur 1848, mais aussi aux textes accusant de manière plus détournée le contrecoup des événements de Juin (George Sand ou Baudelaire par exemple). La problématique engage des questions portant sur le statut de la représentation (un récit révolutionnaire de 1848 est-il possible ? comment élaborer une stratégie narrative originale ? comment gérer l’intertexte de 89 ? que signifie le choix des modes littéraires non-narratifs, tels que l’allégorie — « Et tout pour moi devient allégorie » — le "rêve des vaincus", les dialogues des morts ?), sur les rapports entre littérature et rhétorique (comment inscrire dans un texte littéraire le bruissement des lieux communs encombrant le discours de 48 et sur 48 ? comment construire un discours sur un événement qui sanctionne l’inefficacité essentielle du discours ?), sur l’origine de l’énonciation (comment fonder une parole littéraire authentiquement efficace ? comment sauver la littérature en lui conférant une autorité "autre", venue d’ailleurs ?).

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Table des matières

  • Introduction par Maurice Agulhon. (p. 5)

Première partie

  • Littérature/Révolution. (p. 11)
  • AlainVaillant : Révolutions politiques et extinctions de voix. (p. 13)
  • Judith Lyon-Caen : Remettre le monde en ordre : les académies et la question de l’influence de la littérature sur les moeurs dans les années 1850. (p. 27)
  • Jean-Yves Mollier : Les cultures de 1848. (p. 47)
  • Philippe Régnier : La satire de l’utopie et des utopistes dans Le Cbarivari en 1848 : batailles de représentations et luttes de classes littéraires dans un journal satirique illustré. (p. 61)
  • Doif Oehler : Autres métamorphoses de la république. Le paradigme baudelairien. (p. 93)
  • Hélène Millot : Légitimité et illégitimité de la voix du peuple : Charles Gille et la production chansonnière des goguettes de 1848. (p. 107)

Deuxième partie

  • « Ce que faisait le poète en 1848 » (p. 125)
  • Myriam Roman : Rupture et continuité : 1848 dans l’oeuvre de Victor Hugo. (p. 127)
  • Delphine Gleizes : Victor Hugo en 1848 : la légitimité du discours. (p. 147)
  • Sarah Mombert : Action politique et fiction romanesque. La révolution impossible d’Alexandre Dumas. (p. 171)
  • Antoine Court : Lamartine et Le Corsaire en 1849. (p. 191)

Troisième partie

  • Écrire 1848 : anamorphoses. (p. 207)
  • Françoise Mélonio : « Les révolutions sont les apologues des nations ». (p. 209)
  • Paule Petitier : Une reconstruction du discours sur le peuple après 1848. L’Insecte et La Mer de jules Michelet. (p. 221)
  • Damien Zanone : Le pacte solidaire (Histoire de ma vie de George Sand). (p. 243)
  • Stéphanie Dord-Crouslé : Les métamorphoses de Gorgu dans Bouvard et Pécuchet - Une critique flaubertienne rusée de 1848. (p. 253)
  • Corinne Saminadayar-Perrin : Salammbô, 1848 : scénographie d’un discours impossible. (p. 269)
  • Conclusion de Jean-Luc Mayaud. (p. 291)

Table des auteurs

  • Maurice Agulhon, Collège de France.
  • Antoine Court, université jean-Monnet (Saint-Étienne).
  • Stéphanie Dord-Crouslé, ITEM (Institut des Textes et Manuscrits modernes, CNRS, Paris), UMR LIRE.
  • Delphine Gleizes, université Lumière Lyon Il, UMR LIRE. Judith Lyon-Caen, université Paris X.
  • Jean-Luc Mayaud, président de la Société d’étude de la révolution de 1848, université Lumière Lyon II.
  • Françoise Mélonio, université Paris IV Sorbonne.
  • Hélène Millot, CNRS, UMR LIRE.
  • Jean-Yves Mollier, université de Versailles - Saint-Quentin-en-Yvelines.
  • Sarah Mombert, École normale supérieure (Lyon).
  • Dolf Oehler, université de Bonn.
  • Paule Petitier, université François-Rabelais (Tours).
  • Philippe Régnier, CNRS, UMR LIRE.
  • Myriam Roman, université Paris IV Sorbonne.
  • Corinne Saminadayar-Perrin, université jean-Monnet (Saint-Etienne), UMR LIRE.
  • Alain Vaillant, université Paul-Valéry Montpellier III.
  • Damien Zanone, université Stendhal Grenoble 111.

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