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Accueil > Publications > Présentation des ouvrages > 2007

Rêver l’archéologie au XIXe siècle : de la science à l’imaginaire.

sous la direction d’Hélène Millot et de Corinne Saminadayar-Perrin.

publié le , mis à jour le


Présentation

Éric Perrin-Saminadayar

L’intérêt qu’a rencontré auprès du grand public toute une série de manifestations et d’ouvrages récents consacrés à l’archéologie prouve que la fascination de l’antique fonctionne encore en ce début du XXIe siècle : l’exposition de Lyon, Fascination de l’Antique, la parution du gros livre d’Ève Gran-Aymerich, Naissance de l’archéologie moderne, la réédition en collection de poche de l’ouvrage d’Alain Schnapp, La découverte du passé, en sont les signes les plus évidents, qui témoignent incontestablement du regain d’intérêt que suscite la naissance de l’archéologie comme science, et viennent démontrer combien les débats ont dépassé le cadre de la communauté des archéologues ou des historiens.

Toutes les études qui lui sont consacrées montrent la fascination que l’archéologie a pu exercer sur les hommes du XIXe siècle, sur le développement de la discipline, ainsi que sur les perspectives nouvelles qu’elle ouvrait à la compréhension de l’Antiquité. Et il est vrai que celle-ci, qui, jusque-là, se présentait comme une réalité verbale, toujours médiatisée par la littérature - les Humanités et les langues anciennes -, voit sa perception modifiée, puisque la mise en avant du vestige, face au texte, fait désormais d’elle un objet d’étude relevant de la science et du concret.

Or la fascination pour l’archéologie est née et s’est développée parallèlement au développement de la discipline comme science. Elle a également introduit une part d’imaginaire dans et autour d’un savoir qui était en train de s’affirmer en réaction aux Humanités. Aussi, rarement l’imaginaire n’a pu se définir autant comme revers de la science qu’à l’occasion de la naissance de l’archéologie.

En effet, la constitution de l’archéologie comme savoir n’a pas été linéaire : elle s’est heurtée à bien des obstacles, et, à la veille de la Grande Guerre, elle avait encore un long chemin à faire pour s’imposer. S’il en est ainsi, c’est essentiellement parce que, en même temps qu’elle se constituait comme science, la discipline archéologique a suscité de nouveaux imaginaires, littéraires ou non, qui, bien souvent, l’ont emporté face à la science, et ont engendré des reconstructions, où les savoirs nouveaux doivent s’incliner devant la persistance de représentations ou d’imaginaires anciens qui les dépassent.

C’est ce parcours d’obstacles que suit l’ouvrage : il s’intéresse en premier lieu, exemples à l’appui, aux résistances rencontrées par l’archéologie. Ainsi le livre s’ouvre-t-il sur une analyse d’Ève Gran-Aymerich, qui, dans le prolongement de ses précédents travaux, propose une réflexion sur les premiers pas de la préhistoire et de la protohistoire en Europe : elle montre comment la discipline, d’abord rejetée du champ historique, s’est construite en prenant pour modèles les méthodes des sciences naturelles et, en particulier, de la géologie, ne recevant que très tardivement une reconnaissance historique ; bien qu’elle ait fini, à la fin du XIXe siècle, par gagner ses lettres de noblesse, et malgré la forte revendication d’autonomie et de spécificité de ses représentants, ceux-ci restèrent longtemps privés de statuts institutionnels.

Lui emboîtant le pas, j’ai ensuite essayé de proposer une étude des résistances de grandes institutions, et notamment de l’Université française, face à la « révolution » de l’archéologie scientifique : il s’agit de déceler, derrière les déclarations d’intention très généreuses, les pesanteurs d’institutions, qui restèrent méfiantes ou témoignèrent d’une neutralité rarement bienveillante. Curieusement, ces résistances, plus passives que militantes, comme l’a fort bien senti Fustel de Coulanges, ont permis d’éviter une rupture entre histoire et archéologie.

Christophe Feyel aboutit à une conclusion voisine dans la pénétrante étude qu’il mène de l’attitude d’Antoine-Jean Letronne, successeur de Champollion à la chaire d’Archéologie du Collège de France : l’analyse montre, au travers du parcours et des publications du grand savant, comment celui-ci a su prendre acte des découvertes archéologiques et les mettre en perspective grâce aux textes, définissant ainsi, au final, une méthode qui préside encore, en grande partie, aux études anciennes.

Il est pourtant des victoires méthodologiques qui se révèlent sans lendemain immédiat, et les progrès de l’archéologie ne sont ni purement cumulatifs ni linéaires. William Van Andringa montre ainsi que Camille Jullian, autre grand savant, n’est pas le successeur de Letronne : encore entre 1896 et 1907, alors qu’il travaille à sa monumentale Histoire de la Gaule, celui-ci affirme nettement son refus - érigé au rang de méthode et de principe - de prendre en compte les données de l’archéologie, préférant extrapoler et rêver à partir de textes que, pourtant, les données des fouilles contemporaines venaient de plus en plus souvent contredire. C’est là encore la preuve de la vitalité des imaginaires - de la victoire des mots sur les choses.

Claude Rétat conduit enfin le lecteur à travers l’oeuvre et la pensée de deux archéologues, Aubin-Louis Millin et Alexandre Lenoir, qui eurent la chance, rare, de voir leurs travaux reconnus en dehors d’un petit groupe de spécialistes : elle montre la complexité, mais aussi la cohérence, des projets de ces deux céramologues liés à la Franc-Maçonnerie de Rite écossais, désireux de populariser la science nouvelle et de contribuer à son institutionnalisation, mais aussi défenseurs d’une interprétation mystique des antiquités en relation avec leurs liens maçonniques.

L’affirmation de l’archéologie, le développement des voyages en Orient et la multiplication des fouilles ont suscité des réflexions dépassant les frontières étroites de la communauté scientifique. L’archéologie et le personnage de l’archéologue font irruption dans la littérature. C’est ce qu’analyse la seconde partie de l’ouvrage qui s’intéresse aux représentations de l’archéologie et de l’archéologue au XIXe siècle. Cette partie s’ouvre ainsi sur l’étude de Corinne Saminadayar-Perrin, qui propose une analyse du « roman archéologique » et du double paradoxe sur lequel il repose : d’une part, bien que rejetant les références textuelles classiques, il doit toutefois fonctionner comme texte ; d’autre part, en définissant sa spécificité qu’il recherche du côté de l’Orient ancien, loin des sources écrites de l’Antiquité classique, il ne parvient pas à s’écarter de l’intertextualité qu’il récuse.

Si l’émergence du « roman archéologique » opère une remise en perspective des codes du roman historique, la fascination archéologique tend également, au niveau thématique, à faire du motif des ruines l’occasion d’une réflexion d’ordre herméneutique et poétique. C’est donc une autre manière de se comporter face aux ruines que présente Sarga Moussa à partir d’une étude des pages que Lamartine consacre à Baalbek dans son Voyage en Orient : le voyageur romantique est fasciné par l’ancienneté des ruines, qui provoque chez lui une rêverie primitiviste sur des époques antédiluviennes, ainsi que par le caractère hétéroclite du site, où il croit deviner les couches successives de l’Histoire, qu’il aimerait ressusciter en redressant les débris des temples de Baalbek. Ce fantasme architectural est celui du créateur même, le récit de voyage dévoilant ici sa propre poétique, celle d’un assemblage de registres divers à travers le regard singulier d’un narrateur-bâtisseur.

Cette tension entre l’appréhension scientifique de l’objet archéologique et son investissement imaginaire et/ou esthétique se révèle de manière exemplaire dans La Vénus d’Ille, nouvelle de Prosper Mérimée qu’étudie Elena Calandra. Elle met en scène la tension qui s’installe entre, d’une part, les goûts, la formation et les fréquentations de Mérimée, et, d’autre part, le talent de l’écrivain, entre « le métier » (l’inspecteur des Beaux Arts) et l’écriture. Mettant en parallèle la description de la statue éponyme que donne Mérimée, et les oeuvres antiques retrouvées par les fouilles, elle permet de donner à la Vénus d’Ille toute sa signification et dégage l’art de l’écrivain consistant, à partir du réel, à réécrire la statue pour l’intégrer à un projet littéraire.

Mais nulle oeuvre littéraire du XIXe siècle ne donne à la fouille archéologique autant de place que la Città morta de Gabriele d’Annunzio, tragédie à laquelle Maurizio Harari consacre une longue analyse : après une présentation minutieuse de la genèse de l’oeuvre, ainsi que des sources, littéraires et archéologiques, Maurizio Harari propose une confrontation entre la réalité décrite et le texte, pour dégager une interprétation d’une oeuvre qui se situe, malgré les références historiques et archéologiques, dans une Antiquité « atemporelle ».

D’autres reconstitutions que celle que propose D’Annunzio - et qui ont davantage de prétentions scientifiques - ont fleuri au XIXe siècle. Manuel Royo présente, à partir d’un vaste corpus, celui des « Envois » des pensionnaires de la Villa Médicis à Rome, une analyse des rapports conflictuels entre les architectes et archéologues ; il montre également les difficultés rencontrées pour émanciper l’architecture de l’académique imitation de l’antique dans laquelle elle avait été longtemps enfermée, ainsi que le rôle de l’archéologie et des archéologues dans cette émancipation.

Cette connexion entre découvertes archéologiques et réalisations architecturales nouvelles se trouve précisée par l’étude de Marie-Noëlle Pinot de Villechenon : elle met en relation la publication des fouilles de Pompéi par les frères Niccolini avec le développement en Europe des édifices néo-pompéiens, dégageant ainsi l’imaginaire né des découvertes archéologiques ; en étudiant plus précisément la villa pompéienne que le prince Jérôme Napoléon a fait construire à Paris, en s’appuyant sur les papiers des architectes ainsi que sur le service de porcelaine de Sèvres commandé par Jérôme, elle a montré ce que le décor de la villa, aujourd’hui détruite, devait aux fresques campaniennes « revisitées » par le goût de l’époque.

Une autre villa, la Domus aurea, permet à Yves Perrin de présenter une intéressante analyse de l’histoire de la résidence néronienne au XIXesiècle : les fouilles de la domus aurea n’ont guère modifié l’image de son concepteur, Néron, la légende noire des textes anciens (Tacite, Suétone ... ) continuant à primer face à l’évidence des découvertes archéologiques. Yves Perrin offre ainsi un remarquable contre-exemple à la thèse si souvent affirmée selon laquelle la connaissance historique a pu avancer grâce aux progrès de l’archéologie : « l’archéologie scientifique », conclut-il, « ne modifie pas l’imaginaire installé dans la mémoire collective depuis deux millénaires ».

Parfois cependant, le développement de fouilles systématiques a pu renforcer un imaginaire déjà présent, mais laissant une place à la reconstruction scientifique. C’est ce que montre Silvana Miranda à partir des fouilles de Véleia- ces fouilles, sans doute en liaison avec les fouàlles vésuviennes, ont suscité un grand enthousiasme dès le XVIlle siècle ; la domination française au début du XIXe siècle a encadré la reprise des fouilles et de nombreux voyageurs, écrivains ou architectes ont entretenu la mémoire de la cité en proposant des reconstructions.

Même lorsque l’on quitte la Méditerranée occidentale pour se rendre à Babylone, et que l’on voyage dans le temps pour faire une incursion au début du XXe siècle, on constate, avec Marie-Françoise Besnier, que la fascination qu’exercent les Jardins suspendus de Babylone depuis la Renaissance n’a pas disparu avec les fouilles archéologiques de la capitale de Nabuchodonosor et l’identification de leur possible emplacement.

Tel est donc le voyage que propose ce livre, dans l’espace et dans le temps, à travers les chantiers de fouilles, mais surtout dans les imaginaires - témoin de la fascination sans cesse renouvelée que l’Antiquité est capable de susciter.

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Table des matières

1ère partie : Résistances

  • Ève GRAN-AYMERICH : Archéologie et préhistoire : les effets d’une révolution (p. 17)
  • Éric PERRIN-SAMINADAYAR : Les résistances des institutions scientifiques et universitaires à l’émergence de l’archéologie comme science (p. 47)
  • Christophe FEYEL : Antoine-Jean Letronne (1787-1848) et l’archéologie de son temps (p. 65)
  • William VAN ANDRINGA : Camille Jullian et l’archéologie (p. 89)
  • Claude RÉTAT : Revers de la science : Aubin-Louis Millin, Alexandre Lenoir (p. 97)

2e partie : Représentations

  • Corinne SAMINADAYAR-PERRIN : Pages de pierre. Les apories du roman archéologique (p. 123)
  • Sarga MOUSSA : Baalbeck dans le Voyage en Orient de Lamartine (p. 147)
  • Elena CALANDRA : La Vénus d’Ille tra realtà e finzione (p. 165)
  • Maurizio HARARI : La favola risorge dal suolo : Gabriele d’Annunzio e l’archeologia immaginata (p. 177)

3e partie : Reconstructions

  • Manuel ROYO : « Le monde antique des Pensionnaires », ou les rapports ambigus de l’archéologie et de l’architecture à la fin du XIXe et au début du XXe siècles (p. 203)
  • Marie-Noelle PINOT de VILLECHENON : De l’archéologie des frères Niccolini à celle de l’architecte Alfred Normand : l’imaginaire de la villa pompéienne et du service de porcelaine de Sèvres du prince Jérôme Napoléon (p. 237)
  • Yves PERRIN : La domus aurea et Néron au XIXe siècle, ou l’archéologie ne fait pas rêver (p. 255)
  • Silvana MIRANDA : Gli scavi di Veleia nell’immaginario della prima metà del XIX secolo (p. 279)
  • Marie-Françoise BESNIER : Les archéologues à la recherche d’un mythe : les découvertes des jardins suspendus de Babylone (p. 297)

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Table des auteurs

  • Marie-Françoise Besnier, Université Jean-Monnet, Saint-Étienne
  • Elena Calandra, Soprintendenza Archeologica della Liguria
  • Christophe Feyel, Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand
  • Ève Gran-Aymerich, URA « Vallée du Nil, oasis du désert, Libye », Paris
  • Maurizio Harari, Università degli Studi di Pavia
  • Silvana Miranda, Università degli Studi di Pavia
  • Sarga Moussa, CNRS, UMR L.I.RE
  • Yves Perrin, Université Jean-Monnet, Saint-Étienne
  • Corinne Perrin-Saminadayar, Université Jean-Monnet, Saint-Étienne - UMR L.I.RE
  • Éric Perrin-Saminadayar, Université Jean-Monnet, Sailt-Étienne
  • Marie-Noëlle Pinot de Villechenon, Musée National de la Céramique, Sèvres
  • Claude Rétat, CNRS, UMR L.I.RE
  • Manuel Royo, Université François-Rabelais, Tours
  • William Van Andringa, Université Jean-Monnet, Saint-Étienne

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