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Spectacles de la parole

Sous la direction de Hélène Millot et Corinne Saminadayar-Perrin

publié le , mis à jour le

Introduction

Le XIXe siècle sanctionne l’émergence d’un rapport radicalement nouveau entre l’écriture et la parole, l’écrivain et l’orateur. Jusqu’à la Révolution, la production littéraire au sens large était inséparable des pratiques discursives dont elle constituait le prolongement, l’écho, voire le substitut face aux dispositifs censitaires divers limitant les possibilités d’une prise de parole publique directe et efficace. La crise révolutionnaire provoque une reconfiguration de ces rapports et impose une remise en perspective de ces modes traditionnels de complémentarité interactive. À cet égard, il est révélateur que les hommes de 1789, puis les élites de l’Empire, aient réfléchi à la nécessaire redéfinition de la rhétorique politique dans les états modernes, où la circulation et la diffusion rapides de l’objet imprimé sous toutes ses formes tendent à supplanter l’acte oratoire effectif, ne serait-ce que parce qu’ils s’en font le relais nécessaire autant que problématique ; quant à Mme de Staël, elle consacre dans De la littérature des pages révélatrices à la redéfinition que l’expérience révolutionnaire impose à la fois aux pratiques éloquentes et à la littérature. Mais ce sont les mutations socioculturelles et institutionnelles propres au XIXe siècle qui, en faisant de la création littéraire une pratique essentiellement médiatisée, font passer la littérature d’un modèle discursif à un modèle textuel, entraînant une métamorphose profonde assortie de tensions et de malaises.

Précisons d’emblée qu’on ne saurait analyser cette situation nouvelle comme le pur et simple triomphe de la littérature-texte sur le discours. Car le XIXe siècle reste, sinon un âge d’or, du moins un âge d’argent de l’éloquence : maints travaux récents ont mis en évidence le mouvement de « renaissance rhétorique » qui marque la période, de la Restauration aux débuts de la Troisième République ; les lieux de parole consacrés que constituent le barreau, la chaire (celle des églises et des universités) et la tribune gardent une importance politique et culturelle décisive, que révèlent les réinvestissements et les déplacements dont ils font l’objet. La constitution du mythe de l’éloquence révolutionnaire et les réflexions qu’il occasionne chez les historiens de la période, ainsi que le traumatisme de l’après-1848, ne se peuvent comprendre que si l’on prend en compte la foi profonde dont l’efficacité de la parole publique a fait l’objet durant au moins toute la première moitié du XIXe siècle - et souvent après, comme en témoigne exemplairement l’oeuvre de Hugo : le XIXe siècle ne cesse de refonder, de réinventer son éloquence.

Il serait donc simpliste de voir dans la construction d’un rapport nouveau entre écriture et éloquence un simple (?) phénomène de concurrence amenant dans un premier temps un divorce entre le texte et la parole, puis une collective et durable « extinction de voix. chez les gens de lettres. La question est ailleurs : les formes et les fonctions nouvelles de l’éloquence auxquelles se trouve confrontée la littérature dans la société post-révolutionnaire, dans un contexte socioculturel de mutation et de crise, l’obligent à redéfinir ce qui fonde sa valeur propre.

La reconfiguration des rapports entre l’écrivain et l’orateur déclenche une réaction double et à bien des égards paradoxale. D’un côté, la littérature, au moins (et pas seulement) avant 1848, reste hantée par la nostalgie de l’éloquence, et se pense sur le modèle du discours dont elle revendique les prestiges et les pouvoirs. Le rêve d’une toute-puissance performative du texte littéraire, comme d’une absolue transparence au Moi et au monde, va souvent de pair avec une mythologie de la parole - ainsi, le Lamartine « désenchanté » de Graziella fait de la lecture à haute voix de Paul et Virginie l’expérience privilégiée d’une relation fusionnelle avec le peuple, la (les) « voix romanesque(s) » prenant leur revanche sur une éloquence politique, celle des mages romantiques, dont l’échec de 1848 a montré les limites. La littérature constituerait le territoire de prédilection où pourrait émerger une parole autre, porteuse d’une vérité inaudible dans l’espace de l’éloquence publique, et susceptible d’une véritable efficience démocratique et esthétique.

Or, c’est justement cette fonction compensatoire qui amène les écrivains à définir inversement la spécificité de leur écriture dans sa prise de distance par rapport à la « parole parlée » et à ses usages sociaux. En ce sens, la littérature ambitionne d’ouvrir un espace réflexif où se révèlent et s’éprouvent les langages constitués, le « prêt-à-parler » d’une époque et d’une société, afin de mettre en perspective les représentations et les enjeux qu’elles recouvrent - mise en perspective qui vaut aussi comme mise en accusation : si la littérature entre en conflit avec la parole, c’est aussi parce qu’elle ambitionne de la refonder en vérité.

La question - politique et littéraire - de la représentation est au coeur de ce rapport ambigu entre écriture et parole, littérature et rhétorique. Le système parlementaire propre aux démocraties modernes suppose en effet une réflexion sur la notion même de représentation, dans tous les sens du terme : comment fonder la légitimité discursive des députés, alors même que la pensée romantique conçoit la parole du peuple comme inaudible parce qu’inexprimée et inexprimable dans l’espace de la parole publique ? Plus radicalement : alors que la « comédie politique » de la monarchie de juillet ou du Second Empire semble invalidée par son mode même de fonctionnement (il est symptomatique que les métaphores du spectacle voire de la farce conditionnent les visions littéraires et journalistiques de la politique, comme l’image et la caricature contemporaines), le véritable porte-parole du peuple n’est-il pas l’écrivain, celui qui sait faire de son texte la chambre d’échos où viennent se croiser les voix du présent, rendant ainsi la parole à ceux que les institutions excluent de leur territoire discursif ? La littérature construit ainsi une sorte de laboratoire rhétorique où s’élabore une représentation de l’éloquence qui se veut aussi modélisation : il s’agit, en marge d’autres champs disciplinaires traditionnels ou en voie de formation, d’établir une pragmatique du discours en tant que pratique sociale, c’est-à-dire d’en construire une contre-représentation à visée critique et heuristique.

Reste que ce partage écriture/parole est toujours à redéfinir ét à réinventer : il ne permet jamais à l’écrivain de se targuer d’une position en surplomb qui lui permettrait de mettre en perspective les diverses stratégies et conduites discursives auxquelles il n’aurait nulle part et aucun intérêt. Si la littérature affirme son détachement, sa volontaire distance par rapport aux usages sociaux de l’éloquence, c’est justement parce que l’époque multiplie les espaces nouveaux (et souvent conflictuels) de confrontation. Ainsi, la presse, dont l’essor marque l’une des mutations les plus importantes de la période, brouille dangereusement les frontières : l’écriture y devient parade, gesticulation énonciative qui rappelle les comédies de la tribune et souvent s’en inspire, cependant que la parole sociale infiltre et informe le texte, démontrant l’inquiétante emprise des langages constitués sur le geste même de l’écriture (la presse est à la fois un conservatoire de clichés et un atelier où se cherche sans cesse l’éloquence de la modernité). D’ailleurs, si l’éloquence politique a quelque chose d’une parade foraine, ne le doit-elle pas aussi (surtout ?) au fait que la vie parlementaire n’acquiert de véritable impact sur la nation qu’au travers des comptes rendus dans les journaux, lesquels traitent des débats à la Chambre sur le modèle de la chronique théâtrale ? - on songe aux camérillistes que Balzac caricature dans la Monographie de la presse parisienne, ou aux analyses de Louis de Cormenin. En ce sens, la presse incarne l’envers (plus que l’inverse) du texte littéraire comme révélateur des pratiques sociales de l’éloquence : d’où l’inquiétude, voire le vertige, de la littérature devant « l’article de journal et le discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pensée au XIXe siècle » (Barbey d’Aurevilly). Inquiétude et vertige d’autant plus difficiles à gérer que la littérature, fût-ce sur le mode de la plus violente dénégation, ne peut plus désormais se concevoir sans le journal.

À une époque où les sciences humaines en gestation trouvent dans la littérature leur premier espace d’expérimentation et d’expression, comment le texte littéraire contribue-t-il à fonder une sémiotique et une pragmatique des discours constitués et des pratiques sociales de l’éloquence ? Par quels moyens l’oeuvre littéraire peut-elle revendiquer une vérité et une légitimité représentative qu’elle dénie aux usages institutionnels de la parole publique ? Comment le texte peut-il à la fois prétendre mener à bien le « démontage impie » des mystifications de l’éloquence, et en réinvestir les fonctions et les pouvoirs ? Telles sont les questions que nous ont posées ces « Spectacles de la parole » dont les textes du XIXe siècle multiplient les représentations.

Cet ouvrage est issu d’un travail de recherche collectif mené pendant deux ans (2000-2002) à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne, dans le cadre d’un séminaire de recherche puis de journées d’études prolongeant nos précédents travaux consacrés à 1848, une révolution du discours (Éditions des Cahiers intempestifs, 2001). Nous avons volontairement privilégié dans nos approches le croisement disciplinaire, et tenté d’analyser les « Spectacles de la parole » en rendant compte de l’extrême variété des modes textuels qui les mettent en scène : cette variété révèle la diversité des enjeux qu’engage l’exploration par le texte littéraire de l’éloquence en spectacle.

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Présentation

« Voulant faire comme Lamartine, il se mit à haranguer le peuple. »
(Flaubert, Bouvard et Pécuchet).

« Va, tu n’es qu’une lyre » : cette apostrophe d’un ouvrier à Lamartine souligne bien la dimension essentiellement littéraire de la révolution de 1848. Si, comme le note Dolf Oehler, « rarement politique et littérature ont été plus intimement liées que pendant la révolution de 1848 », c’est d’abord parce que les hommes de lettres ont formé une part très importante du "personnel politique" au pouvoir sous la Seconde République, mais aussi parce que 1848 a aussitôt été perçue par les contemporains comme une révolution du discours — révolution des belles phrases, avec toute l’ambiguïté qui sous-tend une telle formule. Détail révélateur : un des épisodes majeurs que l’époque érige en emblème est une performance rhétorique, le discours de Lamartine pour la défense du drapeau tricolore. Un discours portant sur un symbole : on ne saurait mieux souligner la réception de 1848 comme événement relevant du signe révolutionnaire tout autant que de l’action (de la praxis) politique.

Le Midas de 1848 change tout ce qu’il touche en littérature : c’est ce qui ressort de toutes les analyses contemporaines présentant l’événement non seulement comme un vaste théâtre ouvert à l’éloquence, mais aussi comme une réécriture de 89 — d’où la métaphore qui fait de la révolution de 1848 une farce (la célèbre analyse de Marx, qui lit en revanche l’insurrection de Juin comme un acte de tragédie inscrit dans la grande comédie de la Second République), un drame ou un mélodrame. Illusion lyrique donc que cette révolution née du Livre (les quarante-huitards sont, profondément, des victimes du livre, et en premier lieu des Histoires de la Révolution dont ils sont souvent les auteurs autant que les lecteurs), et produisant des actes tissés essentiellement de paroles.

On a vu dans l’échec de 1848, et plus précisément dans le traumatisme de Juin, l’événement fondateur de la modernité littéraire, comprise comme suspicion et prise de distance par rapport à la parole du siècle, et en particulier à une rhétorique dont 1848 sanctionne l’irrémédiable échec — « Tu ne dois pas chercher le pouvoir », écrit significativement Hugo dans « Ce que le poète se disait en 1848 ». Or, il s’avère que cette rupture se marque d’abord par une véritable crise de la représentation, qui bloque toute tentative d’écrire 1848. Comment, en effet, mettre en texte un événement qui, en lui-même, est déjà texte, et texte au second (au énième) degré ? Comment mettre en récit une révolution déjà éminemment médiatisée, qui d’elle-même s’éparpille en poudroiement de signes aussi fascinants que dépourvus de véritable prise sur le réel ? Comment commémorer une République qui s’est voulue dès sa naissance monument d’elle-même, et qui — beaucoup l’ont souligné — est morte de cette manie même d’immortalité ?

1848 constitue ainsi un événement-limite qui fait peser sur la littérature une authentique menace d’aphasie : l’échec de la Seconde République met en cause des pouvoirs de la littérature, cependant que la révolution elle-même, et plus encore l’insurrection de Juin, relèvent de l’irreprésentable — parce que Février ne relève que du discours, et que Juin au contraire apparaît comme radicalement hors-discours, irréductible à la rhétorique, irrécupérable. Aussi les œuvres « autour de » 1848 (dans tous les sens du terme) concentrent-elles, de manière d’autant plus révélatrice qu’elle ne peut être qu’oblique, toute une réflexion sur la définition de la littérature, réflexion radicale en ce qu’elle met en question la possibilité même d’un discours efficace : c’est en ce sens qu’on peut dire que 1848 représente un point de rupture, une "coupe" où se donne à lire, de façon exemplaire, l’interrogation rhétorique fondamentale qui traverse XIXe siècle — une authentique révolution littéraire.

Pour dégager les enjeux et les modalités de cette révolution, on pourra s’intéresser non seulement aux œuvres qui comportent explicitement une mise en récit ou une réflexion portant sur 1848, mais aussi aux textes accusant de manière plus détournée le contrecoup des événements de Juin (George Sand ou Baudelaire par exemple). La problématique engage des questions portant sur le statut de la représentation (un récit révolutionnaire de 1848 est-il possible ? comment élaborer une stratégie narrative originale ? comment gérer l’intertexte de 89 ? que signifie le choix des modes littéraires non-narratifs, tels que l’allégorie — « Et tout pour moi devient allégorie » — le "rêve des vaincus", les dialogues des morts ?), sur les rapports entre littérature et rhétorique (comment inscrire dans un texte littéraire le bruissement des lieux communs encombrant le discours de 48 et sur 48 ? comment construire un discours sur un événement qui sanctionne l’inefficacité essentielle du discours ?), sur l’origine de l’énonciation (comment fonder une parole littéraire authentiquement efficace ? comment sauver la littérature en lui conférant une autorité "autre", venue d’ailleurs ?).

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