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Charles Émile Souvestre

Par Bärbel Plötner - Le Lay

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Charles Émile Souvestre (1806-1854)

Né le 15 avril 1806 à Morlaix (Finistère), mort le 8 juillet 1854 à Montmorency (Seine-et-Oise). Écrivain, moraliste, professeur à l'École d'administration (1848), Souvestre adhère au saint-simonisme dès avant 1830 et quitte Enfantin après le schisme de Bazard. Homme de presse, dramaturge et romancier connu pour ses convictions républicaines, Souvestre s’engage surtout pour l'instruction des classes laborieuses, l’amélioration de la condition des femmes et l’émancipation de sa Bretagne natale. Il se porte vainement candidat dans le Finistère aux élections générales de 1848.


Origines

Descendant d’une famille de tanneurs de Guingamp, Jean-Baptiste Souvestre (1757-1823), père d’Émile, réussit une ascension sociale marquée par les Lumières. Architecte-entrepreneur, il s’installe à Morlaix après son mariage avec la fille d’un orfèvre qui lui donne quatre enfants. Partisan de 1789 et de la République, il s’oppose à la Terreur. Nommé ingénieur des Ponts et Chaussées, il paye sous la Restauration son appartenance au camp des Bleus par le reclassement au grade de conducteur de travaux publics. En guise de revanche sur ses amertumes, il destine à l’École Polytechnique son fils cadet issu de son second mariage avec Marie-Françoise Boudier (1769-1841), fille d’un ancien receveur des devoirs des fermes de Bretagne, affecté à Landivisiau. La vie en décide autrement. Jean-Baptiste Souvestre meurt, sachant qu’Émile pourra difficilement accéder à l’école souhaitée pour celui qui fera sa carrière dans les lettres.

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Enfance et scolarité

Charles-Émile Souvestre naît le 15 avril 1806 à Morlaix et passe dans cette ville sa petite enfance à l’abri de la pauvreté, entouré par ses demi-sœurs et ses frères. Enfant d’une famille bourgeoise francophone opposée à l’Ancien régime, Émile grandit avec le siècle et doit sa formation à l’instruction publique.

En 1818, il entre comme boursier au Collège royal de Pontivy, où il est victime des discriminations sociales réservées aux fils d’anciens partisans de la Révolution. Bon élève, s’étant lié d’amitié avec au moins deux de ses condisciples qui, par la suite, passeront eux aussi par le saint-simonisme (Ange Guépin, Pierre-Eugène Guieysse), Souvestre utilise sa plume pour lever avec eux l’étendard de la rébellion. Le poète en herbe laisse apparaître ses tendances anti-monarchiques et ridiculise ses professeurs dans une petite comédie qui lui vaut le renvoi du collège (1823). Il ruine ainsi l’espoir de son père de le voir entrer à l’École Polytechnique.


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Temps des études


Dès 1824, Souvestre entame des études de droit à Rennes. Très attiré par les lettres, il se rapproche d’autres jeunes poètes bretons qui visent le barreau (Édouard Turquety, Évariste Boulay-Paty). Il se fait remarquer par l’imprimeur libéral Camille Mellinet qui a lancé, en 1823 à Nantes, la toute première revue d’émancipation bretonne : le Lycée armoricain. C’est dans ce mensuel que Souvestre, ses jeunes amis rennais et sa rivale nantaise, Élisa Mercœur, publient leurs poèmes. Jusqu’à la disparition de cette revue, en 1831, Souvestre y signe également de la prose et une comédie.

Encouragé par un prix de poésie de la Société académique de Nantes, Souvestre rejoint en 1826, son baccalauréat en poche, son ami Guépin qui était parti étudier la médecine dans la capitale. « Monté » à Paris pour préparer la licence, Souvestre souhaite surtout tenter sa chance dans les milieux littéraires. Mais son premier drame consacré à la libération des Grecs, Le siège de Missolonghi, d'abord accepté au Théâtre-Français, est entravé par la censure et ne sera jamais représenté. Malgré cet échec douloureux, les expériences parisiennes s’avèrent bénéfiques. Grâce aux fréquentations que lui fait partager Guépin, Souvestre se forge des convictions politiques décisives pour sa vie et pour son œuvre. Il assiste aux banquets bretons, côtoie plusieurs « globistes » de la communauté bretonne de Paris et entre en contact avec les jeunes gens qui commencent à s’intéresser aux idées de Saint-Simon.

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Période saint-simonienne

Dès avant la fin de la Restauration, Souvestre ne devient pas seulement l’ami de Paul-François Dubois, ancien normalien d’origine rennaise, franc-maçon, carbonaro et surtout co-fondateur du Globe libéral, mais il est associé aux contacts de Guépin avec plusieurs admirateurs de Saint-Simon (Bazard, Buchez, Carnot) qui s’emploient à forger la doctrine. C’est dans le cercle estudiantin parisien de Guépin et de Souvestre que germent différents projets inspirés par les idées du saint-simonisme naissant.

L’appartenance aux réseaux saint-simoniens incite Souvestre à faire ses armes dans le journalisme en Bretagne et à partager son temps entre la poésie et l’enseignement. Revenu dans sa région dans l’objectif d’œuvrer pour l’émancipation sociale et régionale - tout en venant au secours de sa famille affectée par le décès de son frère marin qui avait fait naufrage en 1826 - Souvestre s’installe à Nantes (1828), ainsi d’ailleurs que Guépin. Il continue à signer dans les feuilles de Mellinet qui sert de relai pour la diffusion du globe en Bretagne, et se lance dans une vaste œuvre éducative : direction de la Librairie industrielle nantaise; ouverture d'une école de jeunes filles fonctionnant selon la « méthode de Jacotot » où il enseigne lui-même.

En automne 1831, Souvestre fait partie des adeptes saint-simoniens qui accueillent la Mission de l’Ouest dans différentes villes bretonnes et couvrent l’événement pour la presse. C’est dans ces circonstances qu’il fait la connaissance d’Édouard Charton, devenu aussitôt son ami. Quelques mois après, suite au schisme de Bazard, Souvestre quitte Enfantin avec Charton et d’autres républicains, mais reste fidèle à « l’ancienne doctrine ».

Alors qu’il se marie en 1832, en secondes noces, avec Anne-Angélique Papot, jeune femme spirituelle qui l’aide à surmonter le décès de sa première épouse, devient sa collaboratrice et lui donnera trois filles, Souvestre doit lutter sur plusieurs fronts en tant que journaliste de province. Il affiche son adhésion aux thèses saint-simoniennes dans la Revue de l’Ouest, qui s’était substituée au Lycée armoricain, au moment de la publication d’une exposition sommaire de la doctrine (Du saint-simonisme, 1831), il élabore une réforme du théâtre sous forme de manifeste sur les Arts comme puissance gouvernementale (1832) et il donne des articles dans la Revue encyclopédique, puis Souvestre quitte Nantes et part à Morlaix pour se replier sur le barreau. Chassé de sa ville natale par le choléra, il prend à Brest, toujours en 1832, la direction du journal d’opposition Le Finistère pour y connaître maints déboires puisque les Enfantiniens le traitent en ennemi républicain alors que certains républicains lui reprochent son passé saint-simonien, le tout dans un climat de forte répression gouvernementale.

Ayant fini par démissionner après avoir soutenu la Réunion de l’Ouest (avril 1833), congrès d’émancipation régionale, de tendance saint-simonienne et républicaine, organisé à Nantes par Guépin, Souvestre redevient maître d’école. Si le passage par le saint-simonisme se reflète encore par la suite dans une partie de ses œuvres de fiction, il se met dès 1834 à rassembler les matériaux de ses premiers ouvrages sur la Bretagne (sa réédition du célèbre Voyage de Cambry et ses Derniers Bretons) tout en achevant son premier roman consacré à la condition féminine (L’Échelle de femmes, 1835). Sa foi saint-simonienne est retombée, mais Souvestre ne renoncera jamais à la mission moralisatrice envisagée par les saint-simoniens de la première heure. Ce ne sera que vers 1845, qu’il rejettera tous les systèmes développés par les utopistes sociaux.

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Le creuset des genres littéraires populaires

Après avoir quitté Brest pour Mulhouse, suite à sa nomination comme professeur de rhétorique au collège municipal de la ville la plus industrielle de l’Alsace, Souvestre se fixe définitivement à Paris en automne 1836. Dès lors, il vivra exclusivement de sa plume. À cette époque, il est déjà connu dans la capitale en tant que vulgarisateur attitré de la poésie et des traditions bretonnes à l’échelle nationale, qu’il a commencé, dès 1833, à révéler au public lettré dans ses premiers articles parues dans la Revue des deux mondes, et réuni, avec d’autres matériaux, dans les quatre volumes de ses Derniers Bretons (1835-1836). Il collabore au Magasin pittoresque et y introduit Prosper Saint-Germain, son ami d’enfance, qui dessine des scènes bretonnes ensuite gravées sur bois de bout et très largement diffusées grâce au tirage important du recueil illustré de Charton. Avec de nombreux projets de théâtre en tête, Souvestre publie son second roman, Riche et pauvre.

Dans la décennie suivante, pendant qu’il s’éloigne des utopismes sociaux tout en faisant de Jules Michelet et du théologien protestant suisse Alexandre Vinet ses principaux guides spirituels, Souvestre trouve son chemin pour penser l’histoire, réformer la société et réfléchir à l’avenir de l’humanité en se tournant avant tout vers une littérature spécialement conçue pour moraliser les élites cultivées sans laisser pour compte les couches populaires alphabétisées.

Au risque d’être classé « hors de l’art », Souvestre dirige ses efforts vers le roman populaire (Riche et pauvre, La goutte d’eau, L’Homme et l’Argent, Les Réprouvés et les Élus, …) pour y aborder de nombreux sujets de grande actualité : la condition de la femme, la répartition du travail et des richesses, la misère du grand nombre et le rôle central de l’instruction dans l’émancipation sociale. Bien avant Jules Verne, il publie un roman d’anticipation révélateur (Le Monde tel qu’il sera, 1846) : satire sociale ce que le monde exposé à « l’industrialisme » à outrance et aux égoïsmes du pouvoir tel qu’il peut devenir en l’an 3000 : une société perverse dépourvue d’amour, de poésie et de religion.

Dramaturge controversé, Souvestre ne cesse d’écrire pour le théâtre qui doit, à son sens, déclencher des émotions collectives pour produire un effet de transformation sociale. Il consacre également sa plume à produire, dès 1837, la plupart des nouvelles et romans feuilletons publiés dans le Magasin pittoresque. En même temps, il lance avec Prosper Saint-Germain sa propre revue illustrée, la Mosaïque de l’Ouest (1844-1847) : mensuel calqué sur le modèle du recueil de Charton qui s’adresse avant tout aux habitants et aux amateurs des grandes régions de l’Ouest de la France.

Souvestre ne manque pas d’encourager par sa plume les ouvriers ou les cultivateurs qui se lancent dans la poésie - il préface la première édition des Fables de Lachambeaudie (1839) - et il publie, en langue française, une série de contes et légendes de sa Bretagne natale dans un recueil richement illustré et intitulé Le Foyer breton (1844-1845). Avec ce dernier ouvrage, dont le succès ne sera jamais démenti, Souvestre devient une de figures de proue de l’intérêt croissant pour les traditions orales en attendant les véritables collectes des futurs « folkloristes ».

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Le rêve brisé de la République

En 1848, Souvestre se présenta, pour le département du Finistère, comme candidat à l’Assemblée nationale lors des élections d’avril. Soutenu par Lamartine, il réunit un nombre considérable de voix, mais il est néanmoins battu. Par la suite il est nommé professeur à l'École de l'administration, fondée par ses amis républicains.
La préoccupation morale domine alors de plus en plus ses écrits et l'inspire lors des cours du soir gratuits donnés aux ouvriers sous la Seconde République.

D'ailleurs, c'est le succès de ces cours bénévoles qui lui vaut, au moment de tous les départs en exil, d'être invité à donner des conférences en Suisse pendant une bonne partie de l’année 1853. L'accueil qui lui est réservé dans ce pays compense les déceptions politiques essuyées dans son opposition socialiste à la monarchie de Juillet, aux insuffisances de la Seconde République et surtout à la réaction bonapartiste. Souvestre décéda prématurément à Montmorency, le 5 juillet 1854, à l’âge de 48 ans.

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