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Henri de Saint-Simon

Né en 1760, Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, qui, à partir de 1815, signe le plus souvent ses ouvrages sous l’identité de « Henri Saint-Simon », est apparenté au célèbre mémorialiste du règne de Louis XIV, auquel on pense volontiers lorsque ce nom est prononcé. La confusion n’est pourtant guère de mise.

Car, sans se priver de recourir encore longtemps au titre et à la particule auxquels il avait pourtant officiellement renoncé en 1790, le Saint-Simon de la fin du XVIIIe siècle et des premières décennies du XIXe se distingua autant par l’audace de son esprit de réforme sociale que le Saint-Simon du XVIIe par le mordant de son esprit de conservation nobiliaire.

Après avoir économiquement participé à la destruction de l’Ancien Régime sous la Convention et sous le Directoire - en s’engageant avec enthousiasme et brio dans la spéculation sur les biens confisqués à l’Église et à la noblesse -, le futur auteur du Nouveau christianisme se découvrit sous le Consulat et sous l’Empire une vocation de nouveau philosophe. La Restauration venue et la cinquantaine bien sonnée, sa constance dans l’opposition aux Bourbons imposa peu à peu dans le camp libéral et auprès de la jeunesse étudiante le personnage d’un survivant et d’un militant de la Révolution, caractérisé, en raison même de l’excentricité de grand seigneur qu’il cultivait, par une sincérité, une générosité et une profondeur intellectuelles sans égales.

Réchappé comme par miracle d’une tentative de suicide motivée par ses échecs successifs, Saint-Simon meurt en 1825 dans une misère absolue, mais, dit la légende, avec la conviction d’avoir inventé la clé de l’âge d’or à venir, et non sans avoir prophétisé sur son lit d’agonie que, « la poire [étant] mûre », il n’y avait plus qu’à la cueillir.

Outre l’abord énigmatique d’une œuvre totalisante, mais publiée par fragments et dont il renvoyait sans cesse à l’avenir la rédaction définitive, ce sont sans doute aussi la durée et la singularité de cette trajectoire, exemplaire et sacrificielle, qui rendent compte du pouvoir exercé par Saint-Simon sur la poignée de disciples réunis au lendemain de sa mort pour recueillir et canoniser les premiers son héritage intellectuel.

L’aventure du saint-simonisme des années 1830 eut pour double effet, dans l’instant, de donner à Saint-Simon une notoriété qu’il n’avait jamais obtenue de son vivant, puis, pour longtemps, de le démonétiser à peu près complètement dans l’opinion, et ce en dépit de la gloire positiviste de son élève Auguste Comte dans l’opposition républicaine au Second Empire. L’oubli ne commença guère à se dissiper qu’autour de 1900, avec l’introduction par Durkheim de la sociologie à l’Université. Le rôle de Saint-Simon dans la fondation de cette discipline a depuis lors été régulièrement rappelé, que ce soit, entre autres, par Célestin Bouglé, dans les années 1930, par Georges Gurvitch dans les années 1950 ou par Pierre Ansart dans les années 1970.

Tantôt dissocié du saint-simonisme, tantôt confondu en bloc avec ses successeurs, Saint-Simon, au plan politique, a été concurremment et tour à tour revendiqué par le socialisme réformiste de l’entre-deux guerres, par le marxisme des années 1960, par le libéralisme technocratique et par la « deuxième gauche » socialiste. Au plan philosophique, bien que (ou parce que) tenus à distance par l’institution académique, ses textes retiennent aujourd’hui l’attention tantôt en tant qu’ils constituent une origine des sciences humaines et sociales, tantôt par leur caractère utopique, tantôt enfin par quelque autre originalité, comme l’intuition anticipatrice qu’y a décelée Pierre Musso d’une philosophie pré-communicationnelle des réseaux.

Nathalie Coilly et Philippe Régnier

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