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Les saint-simoniens Arlès-Dufour É. Barrault S. A. Bazard É. Charton M. Chevalier G. d'Eichthal P. Enfantin H. Fournel É. et I. Pereire O. Rodrigues H. de Saint-Simon É. Souvestre I. Urbain Les polytechniciens Les médecins

Émile et Isaac Péreire




La célébrité d’Émile Pereire (1800-1875) et de son frère Isaac (1806-1880), concrétisée par le grand boulevard parisien qui porte leur nom, est due avant tout à leur visibilité dans la flamboyante politique de grands travaux mise en œuvre par Napoléon III à la faveur de la période de croissance générale observée entre 1848 et 1873. Si notoire et controversée qu’elle ait été, leur participation au Second Empire ne doit cependant pas masquer le fait que c’est au début des années 1820, sous la Restauration, qu’ils se sont formés à leur métier de banquiers, soit, pour la pratique, chez Vital-Roux et chez James de Rothschild, et, pour la doctrine, au sein du saint-simonisme, puisque leur engagement y remonte aux lendemains immédiats du Producteur.

C’est donc peu dire que leurs idées sont congénitalement marquées par le projet du Producteur, lui-même inspiré et littéralement commandité par le banquier libéral Jacques Laffitte - qui sera l’un des grands personnages des débuts de la monarchie de Juillet : créer une « société commanditaire de l’industrie », chargée de centraliser en masse des capitaux à bas taux d’intérêt pour financer les productions innovantes. Quoique plus précis dans la description des techniques financières, ce projet, stratégiquement, se confond avec l’appel de Saint-Simon à faire en sorte que l’industrie se donne les moyens de s’organiser entièrement par elle-même et pour elle-même. Or c’est encore ce projet qui est radicalisé et systématisé dans la « politique industrielle » proposée par Le Globe de 1832. Le quotidien saint-simonien réclame en effet une mobilisation maximale des capitaux par la double voie de l’abolition de l’héritage (fin des successions en ligne collatérale et impôt progressif sur les successions en ligne directe) et du recours au crédit. Le but, pareillement, est, selon Enfantin, de confier à un nouveau type de banques, définies comme des « établissements de crédit », la fonction « de distribuer les instruments de travail de la manière la plus favorable à la production et aux producteurs ». C’est dans la même période qu’Henri Fournel en appelle à « la venue d’un Napoléon pacifique » déterminé à convertir les crédits militaires en crédits à la production, et l’armée en un « corps industriel » recevant mission, « par ordonnance », d’exécuter de grands « travaux publics », selon un « plan » d’ensemble.

Parmi les saint-simoniens, les Pereire ne sont certes pas les seuls entrepreneurs, ni les seuls ex-militants à s’être trouvés objectivement en phase avec l’Empire. Mais le fait est qu’ils ont su mieux que les autres se placer au cœur du mécanisme de développement instauré par le bonapartisme, l’investissant et tâchant de le piloter comme s’ils avaient voulu s’abriter sous l’autorité impériale pour réaliser l’idée majeure de Saint-Simon : l’organisation de la société industrielle. C’est pourquoi, sans doute, les Pereire paraissent si représentatifs de la tension qui travaille en profondeur le saint-simonisme réel : la tension entre une doctrine radicale et une pratique contrainte, elle, de pactiser. C’est sous cet angle qu’il vaut la peine de revenir, non pas sur la création du Crédit mobilier, obtenue en 1852, ni sur son histoire, triomphante jusqu’à la déconfiture de 1867, mais sur sa conception même, sur sa valeur d’exemple moteur, et sur ses effets dans la durée.



Émile Pereire

Cousin germain et beau-frère d’Olinde Rodrigues, l’aîné des Pereire, Émile (1800-1875), milite dans les rangs saint-simoniens autour de 1830. Quittant Le Globe après le schisme, il passe à la Revue encyclopédique aux côtés de Leroux pour y montrer comment « en faisant de la haute finance, on peut faire aussi de la haute politique ». Ainsi se prononce-t-il pour la suppression des colonies sucrières (un monopole onéreux) ainsi que des impôts de consommation (parce que nocifs à la production et frappant trop « également » les pauvres). De même préconise-t-il de se tourner vers la construction d’un « vaste système de communications » pour obtenir un effet d’entraînement sur les salaires et mettre fin au phénomène du prolétariat moderne. Le succès du Paris - Saint-Germain le lance, ainsi que son frère, dans une ascension prodigieuse, matérialisée, entre autres signes ostentatoires, par le château qu’ils se font construire à Armainvilliers (Seine-et-Marne), dans le voisinage immédiat des terres et demeures de leurs anciens alliés, Édouard et Edmond de Rothschild, dont ils sont devenus les compétiteurs et même les ennemis déclarés. De 1863 à 1869, Émile Pereire représente La Réole (Gironde) au Corps législatif.

Isaac Pereire

Plus théoricien et plus engagé que son aîné, le cadet des Pereire, Isaac (1805-1880), porte le titre de membre de « l’état-major de la fonction financière et industrielle » que dirige Olinde Rodrigues. Il est alors chargé de la correspondance du Globe avec les ingénieurs des départements. Par la suite, conservant moins de préventions que son frère contre Enfantin, il se retrouve quelque temps à ses côtés et avec Arlès-Dufour dans le conseil d’administration de la Compagnie du chemin de fer de Paris à Lyon. Député de 1863 à 1870, il prend en 1875 le contrôle du quotidien national La Liberté et y donne de nombreux articles d’économie politique. Son essai sur La Question religieuse, en 1878, fixe à l’État laïque l’objectif « d’atténuer partout les souffrances du pauvre » et à l’Église celui de tendre à « améliorer le sort de l’ouvrier moderne ». C’est lui qui hérite des papiers d’Olinde Rodrigues, origine, avec la correspondance reçue des abonnés et lecteurs du Globe, du don fait à la Bibliothèque nationale par Alfred Pereire, son petit-fils.

Nathalie Coilly et Philippe Régnier. ^ haut de page