Les saint-simoniens Arlès-Dufour É. Barrault S. A. Bazard É. Charton M. Chevalier G. d'Eichthal P. Enfantin H. Fournel É. et I. Pereire O. Rodrigues H. de Saint-Simon É. Souvestre I. Urbain Les polytechniciens Les médecins

Enfantin Barthélemy Prosper

Par Philippe Régnier

Enfantin Barthélemy Prosper,
dit « le Père Enfantin », ou (dans le cercle saint-simonien) « le Père ».

Accès au contenu de ce dossier

Des origines aux premiers contacts avec le saint-simonisme de Saint-Simon.

Né à Paris le 8 février 1796, mort à Paris le 31 août 1864. Homme d’affaires à partir des années 1840 (après avoir été élève à l’École polytechnique, commis-voyageur, banquier, dirigeant permanent du saint-simonisme et membre de la Commission scientifique nommée par le gouvernement pour l’exploration de l’Algérie).

Enfantin est issu d’une famille connue du Dauphiné, qui comprenait non seulement des négociants, mais aussi des magistrats, des généraux et des membres du clergé. Né sous le Directoire, il fit ses études à Versailles et à Paris, où il eut notamment Olinde Rodrigues pour maître de mathématiques au lycée Napoléon. Entré à l’École polytechnique en 1813, il se distingua parmi ses condisciples, à Vincennes, le 30 mars 1814, lors de la défense de Paris, et il fut de ceux qui rejoignirent à Fontainebleau les débris de l’armée impériale. Cette attitude patriotique, à rapprocher de celle de Bazard et de Buchez au même moment, est probablement ce qui lui valut le début d’une certaine popularité parmi les polytechniciens de son temps : en 1824, une délégation d’élèves, comprenant Jean Reynaud, le sollicita pour diriger une souscription en faveur de l’insurrection des Grecs contre la domination ottomane. Enfantin affirma pour sa part, lors de son procès de 1832, que cette expérience de la guerre fut la source du pacifisme foncier qu’il afficha par la suite comme l’une de ses idées directrices. À Polytechnique, il ne fit cependant que passer : son père, banquier failli, ne pouvait pas subvenir à ses études et le déshonneur commercial empêchait de surcroît qu’il fût recruté parmi les cinq élèves attachés à la Maison militaire du Roi et pensionnés comme tels, de sorte qu’il fut contraint de donner sa démission. Cette interruption forcée de ses études fut « un fait capital dans ma vie, écrivit-il, pour l’agitation et les pensées qu’il suscita en moi ».

Après un ultime engagement patriotique, pendant les Cents-Jours, à l’état-major de son parent, le général et baron d’Empire Saint-Cyr Nugues, Enfantin se résolut à gagner sa vie chez un autre Nugues, son cousin Louis, gros négociant en vins à Romans (Drôme). Il travailla de ses mains à la mise en bouteilles, tout en commençant à s’intéresser à l’économie politique. Une autre raison de son retour au pays était son intention de demander en mariage une jeune fille dont il était éperdument amoureux, une certaine Mlle Charles, fille d’un propriétaire allié en affaires aux Nugues et aux Enfantin. Mais il essuya un refus cuisant, en raison, à nouveau, de la faillite paternelle : « ce deuxième trait, confessa-t-il, fut décisif pour moi ». De 1815 à 1821, il fut chargé de prospecter la clientèle de la Maison Nugues en voyageant en Allemagne, aux Pays-bas, en Suisse et en Russie. À Saint-Pétersbourg, il quitta le négoce pour la banque, aux côtés, deux ans durant, d’un commissionnaire français, Martin d’André. Tout en cherchant à conquérir son indépendance financière, il fréquenta alors assidûment un petit cercle de jeunes ingénieurs polytechniciens, en mission de coopération (Bazaine, Clapeyron, Lamé, Raucourt). Ceux-ci se réunissaient pour passer en revue les idées nouvelles et critiquer les anciennes : il était question de l’Encyclopédie, mais aussi de physiologie, d’Idéologie et d’économie politique, de Condorcet, de Cabanis, de Volney, de Destutt de Tracy, de Laromiguière, d’Adam Smith et de J.-B. Say. C’est dans ce contexte qu’Enfantin acheva de se former en économie politique, rédigeant un exposé sur Bentham et étudiant de près « les économistes importants ; Storch, surtout, [qui] excita [s]on attention par sa tentative de transporter dans la morale des formules analogues et des classifications économiques de la science des richesses ». Sa décision de rentrer en France aurait été motivée par une liaison, qui risquait de provoquer un esclandre, avec la femme d’un associé.

De retour au berceau familial, à Curson, dans la Drôme, il y fit la connaissance d’une jeune veuve, Adèle Morlane, qui le suivit bientôt à Paris. Enfantin refusa toujours obstinément d’épouser cette compagne, qui, malgré de longues périodes d’éloignement, demeura son port d’attache notoire jusque sous le Second Empire. Olinde Rodrigues, retrouvé à Paris, l’informa des idées de Saint-Simon, qu’il fréquentait lui-même depuis peu. Le 23 décembre 1823, Enfantin souscrivit au Catéchisme des industriels. À la fin de 1824, il mit en application ses acquisitions théoriques en proposant à Villèle ainsi qu’à Laffitte, qui s’y intéressa, un projet d’amortissement de la rente dont le principe était de faire supporter les frais du remboursement aux rentiers eux-mêmes. À partir d’une question politique d’actualité – l’augmentation de la dette publique –, sa réflexion le ramenait ainsi vers le métier de son père, la finance et la banque, dont il voulait comprendre les mécanismes et modifier les finalités dans l’intérêt général. Aussi bien, invité par Olinde Rodrigues, assista-t-il au début de 1825 à la première lecture du Nouveau christianisme. Si l’on néglige une seconde visite, ultérieure, dont il dit n’avoir pas conservé de souvenirs précis, ce fut sa première et sa seule rencontre avec Saint-Simon.

^ haut de page

Enfantin dans la phase de la genèse du saint-simonisme des saint-simoniens (1825-juillet 1830).

Après la mort de ce dernier, le 19 mai 1825, Olinde Rodrigues, bien plus qu’Auguste Comte (en dissidence depuis quelque temps), assuma le rôle d’héritier spirituel pendant plusieurs années. Autour de lui se constitua un petit groupe hétéroclite, composé d’anciens carbonari et d’autres libéraux plus ou moins en déshérence de leur camp qui entreprirent de publier un périodique de doctrine projeté du vivant du maître, Le Producteur. Auguste Comte y collabora momentanément. La société par actions constituée à cet effet le 1er juin 1825 était placée sous la double responsabilité d’O. Rodrigues et d’Enfantin, et la revue commença à paraître hebdomadairement le 1er octobre 1825. Son épigraphe était empruntée à Saint-Simon : « L’âge d’or qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici dans le passé est devant nous ». Cette obédience idéologique et cet utopisme, d’abord discrets parmi des articles d’ordre essentiellement économique, se précisèrent peu à peu, à mesure de l’entrée en lice de Bazard, qui se chargea de provoquer les libéraux, notamment Benjamin Constant, en s’en prenant à la liberté de conscience et en réclamant une « nouvelle doctrine ». La demande répétée aux écrivains et aux artistes de célébrer l’industrie et les industriels de préférence à la guerre et aux guerriers valut également à ceux qui ne se déclaraient pas encore saint-simoniens d’être la cible d’un pamphlet ironique de Stendhal, D’un nouveau complot contre les industriels. Mais loin d’être de purs apologistes des « marchands de calicot », autrement dit des industriels du textile, comme les en accusait Stendhal, les rédacteurs du Producteur, et notamment Buchez, que son métier de médecin avait mis au contact des pires misères, commençaient à exprimer un souci prioritaire de l’amélioration du sort de la classe ouvrière. Enfantin, pour sa part, était l’auteur de la plupart des articles de théorie économique et expliquait, déjà, comment le développement du crédit et l’action des banquiers pourraient dans l’avenir enlever les capitaux des mains improductives des « oisifs » pour les faire employer utilement par les « classes laborieuses » (comprises au sens le plus large : des capitaines d’industrie à la classe ouvrière en passant par les ingénieurs et par les artistes). Cependant, malgré le soutien enthousiaste apporté par Le Producteur au projet de « Société commanditaire de l’industrie » avancé par Jacques Laffitte, Casimier Périer et Ternaux, ses riches protecteurs se lassèrent probablement tout à la fois de son théoricisme, de ses audaces antilibérales et de sa confidentialité. Laffitte en particulier laissa sans réponse les appels au secours de la rédaction, d’ailleurs quittée, entre temps, par les plus timides, de sorte que la publication s’arrêta à la livraison d’octobre 1826 et que la suspension fut annoncée par une circulaire du 12 décembre 1826, rédigée par Bazard et signée par lui ainsi que par Buchez, Enfantin, Laurent, Rodrigues et Rouen.

Henri Fournel estima rétrospectivement que cette suspension signifiait la fin de la « phase philosophique » du saint-simonisme, qui aurait été la « dernière expression des travaux directs de Saint-Simon » (Bibliographie saint-simonienne, 1833, p. 58 et 63). Sur bien des points cependant, les disciples posthumes avaient déjà commencé à élaborer par eux-mêmes le contenu qui faisait défaut au « nouveau christianisme » tel que Saint-Simon en avait lancé l’idée. 1827 et 1828 furent deux années de réflexion et d’élargissement du groupe. Cette « expansion silencieuse » (S. Charléty) aboutit, en décembre 1828, à un début d’organisation hiérarchique religieuse marqué par un début d’emploi des titres de « Père », « frère » et « fils », ainsi que, le 17 du même mois, par l’ouverture, sous la responsabilité de Bazard, d’une « exposition de la doctrine de Saint-Simon ». La première séance de cette sorte de cours privé se tint 30, rue Neuve-Saint-Augustin, au siège de la Caisse hypothécaire, dont O. Rodrigues était le directeur depuis 1823, très précisément dans l’exigu logement de fonction d’Enfantin, nommé le caissier de cette institution financière publique au mois de janvier précédent. L’afflux des auditeurs contraignit à tenir les séances suivantes dans un local plus vaste, au 12 de la rue Taranne (une rue disparue sous le Second Empire lors du percement du boulevard Saint-Germain, à Saint-Germain-des-Prés). Ces séances mensuelles durèrent jusqu’en juin 1830 et leur texte, sténographié, puis réélaboré collectivement, fut ultérieurement publié en deux volumes. Bazard concevait et prononçait seul la version orale, mais Enfantin, après coup, suivait de près l’élaboration de la version écrite de cette œuvre, qui fut et demeure la référence majeure du saint-simonisme d’après Saint-Simon. Pendant les six premiers mois, ceux qui se présentaient désormais ouvertement comme les disciples de l’auteur du Nouveau christianisme systématisèrent, en les radicalisant et en les extrapolant considérablement, les thèses ébauchées dans Le Producteur : « loi de développement de l’humanité » par l’alternance d’ « époques organiques » (ou religieuses) et d’« époques critiques » (ou irréligieuses) jusqu’à l’avènement « définitif » de la religion de Saint-Simon ; caractérisation du « progrès » comme la succession des étapes devant aboutir à la fin de « l’exploitation de l’homme par l’homme » (de l’esclave au serf et du serf à l’ouvrier, en attendant l’état d’association industrielle appelé par le saint-simonisme) ; importance déterminante du régime de la propriété et nécessité impérative, afin d’en terminer avec l’exploitation et l’« antagonisme » social, de confier aux « travailleurs » eux-mêmes les « instruments de travail » héréditairement possédés par les « oisifs ». La mise en œuvre des changements attendus était censée venir de l’« industrie des banquiers ». Conscient cependant de l’état de sujétion aux intérêts privés de cette industrie particulière, dans les formes qu’il en connaissait bien par expérience, Enfantin posait deux conditions à l’extension de son hégémonie : qu’elle fût réformée par la création d’un « système général de banques » centralisé et directeur, et que son évolution fût accompagnée par une législation adéquate et par une éducation des travailleurs à même de les préparer à l’état d’association (défini comme l’état où chacun serait « placé selon sa capacité et récompensé selon ses œuvres »). Lorsque cette propédeutique fut achevée, l’exposition de la doctrine, à partir de juin 1829, mit exclusivement l’accent sur l’urgence d’une conversion religieuse et sur la définition d’une organisation sociale conforme au « dogme saint-simonien » : besoin était impérativement, expliquaient les aspirants-apôtres, d’une nouvelle religion et d’un nouveau clergé pour entraîner la société à d’aussi profondes transformations.

Bien faites pour plaire à la jeunesse, aux étudiants et aux professions intellectuelles en général (ingénieurs, médecins, avocats, professeurs, artistes…), à tous ceux, en somme, que le libéralisme décevait et qu’un manque de capital maintenait à l’écart du suffrage censitaire et des décisions économiques, ces idées séduisirent notamment les élèves de l’École Polytechnique, qui furent assez nombreux à répondre positivement aux efforts particuliers de recrutement menés parmi eux. En même temps qu’il se donnait une doctrine cohérente et complète, autrement dit, une théorie, ou, si l’on préfère, une idéologie, le groupe saint-simonien s’organisait pour accueillir les nouveaux adhérents et se hiérarchiser selon des formes susceptibles de préfigurer l’ordre social post-chrétien (et post-révolutionnaire) auquel il travaillait. Les plus compétents et les plus dévoués constituèrent le Collège (ou « premier degré ») et un « second degré » fut institué pour les dirigeants de rang moyen : comme ce vocabulaire l’indique, les inspirations néo-catholiques, puisées à la lecture de Du Pape de Joseph de Maistre (cf. le Sacré Collège), fusionnaient avec les souvenirs des structures maçonniques (cf. les degrés d’initiation) pour inventer un type d’appareil politique extra-parlementaire – le plus proche ancêtre, sans doute, du parti moderne. C’est le 31 décembre 1829 que Bazard et Enfantin furent conjointement intronisés par O. Rodrigues comme « Pères suprêmes » (pour ne pas dire comme papes et pour employer un adjectif fort usité dans la Charbonnerie et la franc-maçonnerie ordinaire). Il y eut encore, par la suite, un « troisième degré », et un « degré préparatoire ». D’une façon significative quant au statut social qui leur était reconnu et/ou dénié, femmes et ouvriers, respectivement, se virent alors affecter des degrés distincts et séparés. Au total, en juillet 1831, soixante-dix-huit personnes constituaient l’« Église » parisienne, qui dirigeait l’ensemble du mouvement.

^ haut de page

Le duumvirat, puis le désaccord avec Bazard (1830-novembre 1831).

La révolution de 1830 survint à point nommé pour donner l’impulsion décisive et ouvrir des perspectives de recrutement et un espace politique propices. Outre les enseignements hebdomadaires oraux, communs (pour tous publics) ou séparés (destinés à des publics spécifiques : artistes et gens de lettres, scientifiques, ouvriers, exilés italiens…), qu’ils dispensaient à Paris même, les saint-simoniens, dès qu’ils en eurent la possibilité, étendirent leur propagande à la province. Profitant d’un voyage imposé par ses fonctions à la Caisse hypothécaire, Enfantin accomplit d’août à octobre 1829 une tournée personnelle dans le Midi afin de resserrer les liens avec et entre les adeptes languedociens : de toutes les implantations régionales, l’« Église du Midi » fut la plus fournie et la plus vivace. À partir de juillet 1830, des missions individuelles et collectives furent systématiquement et périodiquement envoyées par toute la France, dans la plupart des grandes villes, et jusqu’en Belgique (à la faveur de la révolution belge). Parallèlement à une impressionnante production de livres, de brochures, de tracts et d’images, les saint-simoniens éditaient deux journaux centraux. Depuis le 15 août 1829, était publié L’Organisateur, un nouvel hebdomadaire fondé par Laurent et rédigé, principalement, par lui-même avec Duveyrier, d’Eichthal et Margerin. Les sous-titres en seront, à partir du 18 avril 1830 : Journal de la Doctrine de Saint-Simon ; à partir du 28 août 1830, Journal de la Doctrine saint-simonienne ; à partir du 26 mars 1831, et jusqu’au dernier numéro paru le 13 août 1831, Gazette des saint-simoniens. Un émule bruxellois lui fut donné par Duveyrier, L’Organisateur belge (29 mai 1831-27 novembre 1831). Mais les bouleversements de juillet 1830 fournirent l’occasion de récupérer de surcroît le plus brillant, le plus intellectuel, le plus romantique, des journaux libéraux de la Restauration, Le Globe, et ce grâce aux sympathies de trois de ses rédacteurs, Eugène Lerminier, Sainte-Beuve, et, surtout, Pierre Leroux, le fondateur-gérant, resté seul à la barre après le départ de Dubois, l’autre fondateur-gérant. Le Globe, devenu quotidien depuis le 15 février 1830, avait en effet été déserté par la majorité de ses rédacteurs, lancés dans une course effrénée aux places et aux postes. Par une autre circonstance favorable, à vrai dire pas tout à fait fortuite, c’est précisément dans le même immeuble, l’hôtel de Gesvres, rue Monsigny, que s’étaient installés et la rédaction de L’Organisateur et le noyau des dirigeants saint-simoniens, dont Bazard et Enfantin, dans une sorte d’appartement communautaire, où se tenaient les réunions centrales et où hommes, femmes et enfants partageaient travail militant et ressources pécuniaires, selon une formule proche du ménage sociétaire cher à Charles Fourier. Plusieurs articles préparèrent les lecteurs à la transition : le 29 octobre, Lerminier célébra Saint-Simon ; le 8 novembre, c’est Laurent qui traita de philosophie de l’histoire en termes discrètement saint-simoniens ; puis, le 11 du même mois, un article collectif intitulé « Où marchons-nous ? » officialisa le tournant le jour même où Michel Chevalier prenait la direction effective du journal. Mais c’est seulement le 18 janvier 1831, en même temps que paraissait une profession de foi sans équivoque de Leroux, que fut inscrit le sous-titre « Journal de la Doctrine de Saint-Simon », transformé, dès le 22 août suivant, en « Journal de la religion saint-simonienne ». Pendant un peu plus d’un an, donc, Le Globe fut l’organe quotidien, central et officiel et quotidien du « parti politique des travailleurs » (pour reprendre le titre d’une prédication de Laurent d’octobre 1831). Comme pour L’Organisateur, sa devise principale, inscrite en épigraphe et ainsi offerte à la célébrité, était une citation du théorème social formulé par Saint-Simon dans le Nouveau Christianisme : « Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ».

À ses débuts, et même dès avant qu’il eût été institué pour régler, entre autres difficultés, le problème posé par l’opposition de Buchez à Enfantin sur le point du partage, souhaitable ou non, de la papauté entre un homme et une femme, le duumvirat Bazard-Enfantin fonctionna harmonieusement. La répartition des rôles faisait l’objet d’une entente tacite : à Bazard, la conduite politique du mouvement, son expression publique et orale, les fonctions d’autorité et de discipline à l’intérieur ; à Enfantin, la correspondance avec les membres éloignés, la régulation affective des relations entre les individus, l’invention théorique ; à eux deux, inséparablement, le pouvoir de trancher dogmatiquement, et celui d’admettre ou d’exclure selon l’orthodoxie ou la dissidence constatées.
Mais une fois retombé l’élan des Trois Glorieuses, le virage conservateur et répressif du libéralisme triomphant rendit beaucoup moins probable, du moins à court terme, la perspective d’une conquête du pouvoir politique favorisée par un processus révolutionnaire.
Devant l’obstacle, les divergences s’accusèrent, la complémentarité se mua en rivalité, et la rivalité des deux Pères suprêmes fixa sur leurs personnes des oppositions politiques et culturelles irréductibles. Sans passé politique marqué, Enfantin, parti du libéralisme voltairien qui imprégnait son cercle familial, n’était guère sensible, à la différence de Bazard, aux valeurs et aux objectifs proprement politiques du camp républicain. Plus préoccupé par l’économie et par les mœurs que par la démocratie et les principes constitutionnels, il cultiva cette nuance jusqu’à en faire un point de rupture. Ainsi rapporta-t-il après coup que « Bazard, à l’époque de juillet [i. e. 1830], était préoccupé du mouvement libéral, révolutionnaire, républicain qui se produisait alors ». L’autre « Père » tendait, assure-t-il, à « conserver dans notre sein les passions de guerre, hostiles, haineuses même ». De son côté, Enfantin, lui, aurait au contraire, dès cette époque, « pouss[é] de toute [s]a force la doctrine dans les voies pacifiques », jusqu’à réclamer la « justification » de tous les partis, « y compris même celui du juste-milieu » (Réunion générale de la Famille, 19 novembre 1831, p. 3). C’est que, pour lui comme pour Benjamin Constant et nombre de contemporains échaudés par les violences et les guerres de la Révolution et de Napoléon, l’industrie, ainsi que Le Producteur l’avait surabondamment répété, s’opposait par nature à tout usage de la force et à tout esprit de conquête, de même que la paix à la guerre et la production à la destruction.
Les femmes étant par ailleurs réputées plus attachées et plus habiles à la paix que les hommes, l’amalgame paix-industrie-femmes paraissait à beaucoup aller de soi. La promotion par Enfantin du thème féminin en lieu et place du thème de la lutte des « travailleurs » contre les « oisifs » s’avéra ainsi un argument (éprouvé avec succès contre Buchez en 1829) pour tourner sur leur gauche les républicains regroupés autour de Bazard, tels Carnot et Leroux. Il était en effet bien difficile de ne pas convenir que cette exploitation-là touchait à coup sûr la moitié de l’humanité, viciait l’existence de tous les individus, femmes et hommes ensemble, et que, les femmes, opprimées par les hommes, nombreuses à être poussées à la prostitution par la misère, en portaient le poids le plus lourd. Fourier, qu’Enfantin avait lu, ne pensait pas autrement. La question des relations entre les sexes, portée devant le Collège en juillet 1831, devint par conséquent le nœud du débat : impossible, soutenait Enfantin, de prétendre associer les peuples et les individus si l’on n’était pas capable, pour commencer, de régler les relations des hommes et des femmes. Ce sujet occupa les dirigeants pendant plusieurs mois et, dans la mesure où il abolissait de fait les frontières entre vie publique et vie privée, il prit un caractère psychodramatique. Dans cet exercice, Enfantin fut le plus résistant et ne recula pas devant les arguments personnels, faisant notamment valoir à Bazard que ses difficultés conjugales le disqualifiaient a priori. Contre la stricte monogamie et l’austérité prônées par ses adversaires, il réclamait pour sa part que l’on fît droit sans hypocrisie à la mobilité amoureuse et que les prêtres et prêtresses saint-simoniens pussent intervenir, non seulement spirituellement, mais aussi charnellement dans la vie de leurs disciples pour les guider.
De guerre lasse, Bazard, mal remis d’une attaque vasculaire cérébrale qui l’avait frappé au mois d’août, finit par accepter un compromis aux termes duquel Enfantin serait reconnu comme le seul Père suprême, cependant qu’Olinde Rodrigues se verrait confier la responsabilité du « culte » (c’est-à-dire de l’organisation matérielle et d’éventuelles expériences industrielles) – lui-même recevant la charge du « dogme » (c’est-à-dire de la doctrine). Puis, le 11 novembre 1831, Bazard se retira et laissa le champ libre à Enfantin. Les 19 et 21 novembre suivants, celui-ci tint une assemblée générale pour exposer les nouvelles orientations : adoption d’un « langage pacifique » et mise en œuvre accélérée de l’organisation des travailleurs dans le but d’ « arrêter le désordre » qui affectait la société ; « provocation » à « l’affranchissement de la femme » par la publication d’idées assez audacieuses pour ouvrir, « à une distance assez grande de la loi chrétienne », un « espace intermédiaire » où les femmes « osent et puissent venir parler librement » ; reconnaissance, en conséquence d’une « réhabilitation de la chair » par rapport à l’esprit, de l’égale dignité des deux grands types de natures individuelles, que représenteraient les personnages littéraires d’Othello et de don Juan, à savoir les natures exclusives, fidèles et jalouses, d’une part, et, d’autre part, les natures aux affections vives, mais mobiles et passagères. Pour symboliser son attente de l’opinion des femmes sur la morale et sur leurs futures fonctions sociales, au cours d’une improvisation à laquelle les saint-simoniens se référèrent désormais comme à « l’appel à la femme », Enfantin montra à ses côtés un fauteuil vide (Réunion générale de la famille, brochure publiée en 1831). Sa prise de pouvoir s’accompagnait ainsi de l’aveu public de l’imperfection fondamentale de la doctrine et de la hiérarchie saint-simoniennes. Enfantin renonçait de même à mettre en application sa morale et exigeait même, tant que les femmes n’auraient pas dit leur mot, un strict respect de la morale en usage. Ces concessions majeures, qui permirent à Olinde Rodrigues de rester encore quelque temps aux côtés d’Enfantin, n’empêchèrent pas le départ, en ordre dispersé, d’Hippolyte Carnot, Euryale Cazeaux, Édouard Charton, Dugied, Henri et Cécile Fournel (temporairement), Adolphe Guéroult, Jules Lechevalier, Pierre Leroux, Jean Reynaud, Saint-Chéron et Abel Transon, pour ne nommer qu’eux. Ils estimaient que les vraies questions posées au saint-simonisme étaient celles de l’autorité et de la liberté , au contraire considérées par Enfantin comme résolues par l’identification de la loi à la personne du chef religieux. Au nom de son mari et au sien propre, Claire Bazard se chargea de définir et de condamner cette théorie enfantinienne du pouvoir comme la théorie d’« un pouvoir absolu par attrayante absorption, c’est-à-dire étreignant si étroitement, si amoureusement tous les hommes en un seul, que ce seul homme devienne pour tous la volonté unique, […] ce qu’ils [i. e. Enfantin et les siens] appellent le Dieu vivant en la loi vivante ». Encore cette dernière formule théocratique avait-elle été avancée sous la responsabilité de Bazard en personne, dans la dernière séance de l’Exposition, mais sans précision, il est vrai, quant à son mode d’emploi.

^ haut de page

Splendeurs et misères du saint-simonisme enfantinien :
de Ménilmontant à Sainte-Pélagie (1832-1833).

En dépit de l’affaiblissement qui résulta du schisme de novembre 1831, Enfantin, conservant l’essentiel des troupes et des moyens d’action, y gagna au moins la possibilité de tirer le saint-simonisme de la paralysie qui le menaçait. Il entreprit lui-même une série d’« enseignements » afin de réviser la doctrine. Les thèmes des « prédications » qui attiraient chaque dimanche un public nombreux et la matière des articles du Globe en furent complètement renouvelés. Sur le plan pratique, Enfantin commença, en décembre, par transformer le « degré des ouvriers » en « degré des industriels ». Le sens de cette mesure n’était pas seulement de rassembler ingénieurs et prolétaires pour faire « sentir » que la politique saint-simonienne, contrairement à la rumeur, n’était pas « fondée sur l’hostilité des classes » (dixit d’Eichthal, lors du « Onzième Enseignement », dans Œuvres de Saint-Simon et d’Enfantin, t. XVI, p. 139). Elle devait permettre d’ajouter des ateliers réellement productifs aux « maisons d’association » créées en octobre précédent selon une formule encore à mi-chemin des pratiques caritatives et de la théorie de l’association fouriériste. Il fallut cependant se contenter d’un atelier de tailleurs et d’un atelier de couturières. Quant au « crédit saint-simonien », un emprunt garanti par les disciples et lancé pour financer propagande et fonctionnement matériel, il devait être remboursé par le succès de l’ensemble du dispositif. La défection d’O. Rodrigues en février 1832, à la suite de nouvelles dissensions sur la morale, et, surtout, le coup d’arrêt donné aux réunions publiques saint-simoniennes par le gouvernement réactionnaire de Casimir Périer interrompirent l’expérience avant terme. Mais dans Le Globe, pour illustrer la « politique industrielle » chère à Enfantin, Michel Chevalier, Stéphane Flachat et Henri Fournel avaient eu le temps de proposer, qui, un « système de la Méditerranée » susceptible de réconcilier l’Occident et l’Orient, qui, des travaux d’urbanisme afin d’assainir Paris, qui, encore, la conversion des crédits militaires en crédits industriels ou une ordonnance royale en vue de réaliser d’urgence un programme de grands travaux publics, en particulier en matière de canaux et de chemins de fer… Faute de ressources pour en continuer la distribution gratuite, il fallut toutefois se résoudre à cesser la publication du journal le 20 avril 1832. La fin du Globe couronnait une suite de revers inaugurée par le schisme de Bazard et continuée par l’engagement, au même mois de novembre 1831, sous l’impulsion du gouvernement de Casimir Périer, d’une cascade de poursuites judiciaires sous les griefs d’outrage à la morale publique, d’escroquerie, d’« excitation à la haine et au mépris d’une classe de citoyens » et de « provocation à la désobéissance aux lois qui régissent la propriété », sans compter la fermeture des salles de réunion par la police au mois de janvier et la mise sous scellés de la comptabilité et des stocks de livres, réclamée et obtenue par O. Rodrigues à son départ. Les journaux protestèrent contre cette accumulation d’atteintes à la liberté, mais commencèrent à annoncer la mort du saint-simonisme.

C’est là qu’Enfantin eut son coup de génie : transformant le naufrage en apogée, il imagina de se retirer sur les hauteurs de Ménilmontant en compagnie d’une quarantaine d’apôtres, dans une vaste propriété de famille réchappée de la faillite paternelle, pour donner à Paris le spectacle de la société saint-simonienne de l’avenir. L’atelier de tailleurs exécuta un costume apostolique spécialement dessiné par lui, dont la chemise se boutonnait et se laçait dans le dos, de telle sorte que la revêtir imposait de se faire aider et rappelait chaque matin à l’idée de la solidarité humaine. Les retraitants, hommes exclusivement, étaient requis de faire vœu de célibat et affichaient leur nom brodé en lettres rouges sur cette chemise, en gage supplémentaire de leur moralité. Afin de réaliser par anticipation l’abolition de la domesticité et d’entrer moralement et physiquement dans la condition des prolétaires, ils se répartissaient les tâches ménagères et se livraient à des travaux de terrassement et de jardinage. Enfantin ayant pris soin de recruter des artistes, Raymond Bonheur, Félicien David, Pol Justus et Joseph Machereau, ces activités étaient entrecoupées de cérémonies mi-cultuelles, mi-artistiques, ouvertes au public, telle la « prise d’habit » (le 6 juin 1832, le jour même des fusillades du cloître Saint-Merry). Des chants choraux furent composés pour ces circonstances (par ex. l’Appel, paroles de Bergier, ouvrier carreleur, musique de Félicien David). Associés au modèle de Béranger, ils furent l’une des principales sources du genre et de la mode de cette poésie populaire militante qu’exploitèrent notamment le poète ouvrier enfantinien Pierre Vinçard et ses compagnons de la Ruche populaire. Ce caractère spectaculaire et volontairement en rupture avec la rationalité dominante de la Retraite de Ménilmontant suscita à l’extérieur une assez abondante production d’images populaires et de caricatures qui venaient s’ajouter aux portraits du « Père » diffusés par les apôtres dès avant leur retraite. Plus discrètement, d’autre part, les apôtres se livraient à des travaux de copie, afin de rassembler pour la postérité les principaux documents de l’histoire du saint-simonisme. Sous la direction d’Enfantin, ils s’essayaient à concevoir et à écrire un « Livre nouveau », composé de dialogues philosophiques et de poèmes en prose génésiaques ou prophétiques. Ce devait être une suite, voire une fin, à l’Ancien et au Nouveau Testaments. Au total, et si ambiguë qu’on puisse la juger, cette production symbolique diverse, qui constitua en quelque sorte le chant du cygne du saint-simonisme à Paris, ne contribua pas peu à enraciner culturellement le souvenir de la première école socialiste dans la mémoire politique et à lui donner une portée dépassant largement sa conjoncture et son siècle.

L’énergie utopique puisée dans l’expérience de Ménilmontant aida d’abord Enfantin et ses co-accusés, Barrault, Chevalier et Duveyrier — Rodrigues, lui aussi impliqué, affectait de faire bande à part —, à aborder avec sérénité la Cour d’assises, les 27 et 28 août 1832. Dès son entrée au Palais de justice, en grande pompe saint-simonienne et en tenue d’apparat, Enfantin s’empara du procès pour affirmer sa volonté de provoquer « la libération de la femme » et se construire le personnage d’une sorte de saint Jean, annonciateur de « la venue d’une femme, MESSIE de son sexe, qui [devait] sauver le monde de la prostitution, comme Jésus [l’avait] délivr[é] de l’esclavage » (Procès, Paris, 1832, p. 228 et 230). Les cinq accusés furent déclarés coupables, condamnés à des amendes et à un an de prison. La prévention d’escroquerie, en revanche, jugée en correctionnelle au mois d’octobre, fut entièrement rejetée et se solda par un acquittement complet. Entre-temps, les femmes saint-simoniennes avaient trouvé dans leur autonomisation, décidée plus ou moins contre leur gré à la suite de l’«  appel à la femme », une liberté propice à leur réflexion et à leur expression en tant que genre, au sens de l’anglais gender. Issues du « degré des industriels », femmes et prolétaires à la fois donc, Désirée Véret et Marie-Reine Guindorf, bientôt rejointes par Suzanne Voilquin et par plusieurs autres, lancèrent en août 1832 une petite feuille, La Femme libre, l’Apostolat des femmes (puis La Femme nouvelle, la Tribune des femmes), exclusivement rédigée par des femmes pour les femmes. Un phénomène analogue se produisit, en direction des ouvriers cette fois, lorsque, Enfantin ayant abdiqué toute autorité pour entrer en prison, le 15 décembre 1832, bon nombre de militants parisiens, par groupes successifs, partirent pour Lyon, la ville industrielle par excellence et la patrie des canuts, afin d’y faire, pour de bon, dans les fabriques et sur les chantiers, l’expérience du prolétariat : il se créa alors, entre Saône et Rhône, pendant plusieurs mois, un milieu politique expérimental qui, sous forme de « missions », essaima en particulier dans le Midi. Informé jusqu’en sa cellule de Sainte-Pélagie, le « Père » se bornait à encourager les initiatives, quelles qu’elles fussent. C’est ainsi que, sans cautionner la création par Barrault des Compagnons de la Femme ou celle des « artistes » par Tajan-Rogé, il ne dissuada pas, bien au contraire, ces fractions du centre lyonnais d’aller quérir la Femme-Messie dans l’Empire ottoman. Lui-même, conscient qu’à sa sortie de prison, le régime de Louis-Philippe lui interdirait de recommencer son aventure politique en France, conçut le projet d’une forme d’exil volontaire en Égypte. Puisque la France n’était pas prête pour une grande œuvre industrielle, il irait, sur les traces de Bonaparte, creuser à travers l’isthme de Suez le canal des deux mers et gagner des lauriers qui lui permettraient de revenir triomphalement en métropole. Ce retour à la pratique servirait de plus à remettre dans le droit chemin les saint-simoniens par trop égarés dans la mystique de la Femme. Gracié le 1er août 1833, Enfantin embarqua à Marseille le 22 septembre suivant. Fournel, Holstein, Lambert, Ollivier et Petit l’accompagnaient. Il était attendu sur place par tous ceux qui étaient partis depuis le printemps, tels Barrault, Félicien David, Duguet ou Urbain.

^ haut de page

L’expérience de la coopération avec l’Égypte (1833-1836).

Son expédition d’Égypte donna à nouveau à Enfantin l’occasion de manifester sa capacité à allier le pragmatisme et le rêve.

Plutôt bien accueillis par le pacha, Mohammed Ali, dont l’ambition était de moderniser son pays en y important la science et la technologie européennes, les saint-simoniens, entre 1833 et 1836, furent au total, femmes comprises, plus de soixante-dix à séjourner, plus ou moins longtemps, dans la vallée du Nil. Les pourparlers initiaux ne parvinrent toutefois pas à convaincre le pacha de l’utilité et de l’opportunité de creuser un canal qui servirait surtout au commerce européen et ouvrirait l’Égypte en profondeur à de possibles invasions étrangères. Cet échec motiva le départ de Fournel, qui conduisait les négociations et qui eût été la cheville ouvrière de la réalisation. Pendant en revanche qu’un bon nombre étaient intégrés comme enseignants dans des écoles spéciales, d’autres, médecins, étaient embauchés à l’Ecole de médecine ou dans les hôpitaux. Enfantin, que sa position de chef d’une religion obligeait à se tenir en retrait, inspirait cependant le mouvement d’ensemble et, par l’intermédiaire de Lambert, suivait de près les délibérations en cours sur le système d’instruction publique qui se mettait alors en place et dont l’un des fleurons fut l’École Polytechnique de Boulac. Mais sa grande affaire fut le chantier du barrage du Nil dans le delta, décidé par le pacha et par lui proposé à l’ardeur industrialiste de ses hôtes : Enfantin y réinvestit tous les espoirs qu’il avait fondés sur Suez. De fait, les plans furent établis et le chantier ouvert en très étroite coopération avec l’administration égyptienne. Soucieux de transformer en « armée industrielle » digne de ce nom les dizaines de milliers de fellahs réquisitionnés, Enfantin voulait qu’ils fussent habillés, payés, hiérarchisés et organisés, formés à des tâches qualifiées. Il conçut le projet et fit lui-même les plans d’une école d’ingénieurs qui devait être ouverte sur ce chantier pour y former des cadres autochtones à la fois par la pratique et par la théorie. Tajan-Rogé fut chargé d’amener de Paris des musiciens qui auraient rythmé et égayé le travail, et Duguet fut dépêché en France pour y susciter un afflux de volontaires. C’est toute une ville nouvelle qu’Enfantin imaginait déjà sortir du limon. Plus personne, à cette période, ne respectait le célibat de Ménilmontant, ni même la morale courante. À l’exception des Fournel, la plupart au contraire — soit dit sans l’ironie, la réprobation ou la gaillardise dont les historiens classiques du saint-simonisme, Weill, Charléty et d’Allemagne, assortissent le fait — expérimentaient ouvertement, et souvent au prix de vraies souffrances, les formes d’amour non exclusives impliquées par les thèses enfantiniennes. Les archives inédites attestent une « mobilité » amoureuse assez générale et plusieurs cas de polygamie et de polyandrie, parfois suivis de naissances d’enfants sans père déclaré (afin de respecter le droit, réclamé par certaines saint-simoniennes, à garder le secret sur leur vie intime).

Mais une terrible épidémie de peste, survenue en 1835, contraignit à disperser la main d’œuvre et décima les rangs des coopérants. Le chantier fut abandonné, et l’ouvrage ne fut repris et achevé, par d’autres, que bien plus tard. Ce second échec détermina le retour de la plupart des saint-simoniens, y compris Enfantin, qui embarqua à Alexandrie le 31 octobre 1836. Le bilan n’était pas pour autant nul. Des liens de confiance et de travail s’étaient institués avec un réseau de fonctionnaires et d’intellectuels égyptiens de premier plan. En relation permanente et amicale avec Lambert et Perron, restés sur place, ils continuèrent plus discrètement, mais durant deux décennies, à marquer de l’empreinte saint-simonienne le système d’enseignement, les travaux publics, la médecine et jusqu’à la littérature nilotiques. C’est cette implantation qui permit à Enfantin, en 1846, de fonder sa Société d’études du Canal de Suez et, faute d’aboutir lui-même, d’être à l’origine immédiate du succès de Lesseps en fournissant bien malgré lui au diplomate, initialement son allié, les données techniques et le montage financier international dont il sut se servir pour parvenir au but. Ce séjour en Islam, enfin, dans un pays alors résolument opposé aux tentatives de colonisation européenne, fut formateur à plus d’un titre pour les deux hommes qui, sans compter Fournel, furent par la suite les plus intéressés aux affaires algériennes : Enfantin et Ismaÿl Urbain.

^ haut de page

Le Père théoricien et praticien d’un capitalisme nouveau :
la colonisation de l’Algérie, les débuts de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée et le lancement de la Société d’études du canal de Suez.

Chargé de tous les péchés politiques et moraux du saint-simonisme, réfugié à Curson et soutenu par les souscriptions essentiellement ouvrières lancées par Vinçard, Enfantin traversa une longue et douloureuse période de purgatoire. Sans aller jusqu’à abjurer, et puisqu’aussi bien ses sympathies allaient plutôt au juste-milieu, il crut bon de demander un armistice, et même de faire des offres de service en adressant à Louis-Philippe une lettre d’allégeance, assortie, il est vrai, d’incitations à réaliser l’association des peuples européens et à se faire le Roi des ouvriers. À force de démarches, Arlès-Dufour, bien introduit dans l’entourage royal, et Saint-Cyr Nugues, pair de France depuis 1833, finirent par convaincre le gouvernement de lui offrir une réinsertion ou un nouvel exil honorable, comme on voudra, en le nommant, le 18 août 1839, membre de la Commission scientifique d’Algérie avec mission de décrire « l’ethnographie, l’histoire, les mœurs et les institutions » de ce pays. Témoin de la conquête militaire, Enfantin ne se priva pas d’en critiquer les méthodes et d’y suggérer des alternatives politiques en adressant à Arlès-Dufour et à Saint-Cyr des correspondances destinées à être communiquées au duc d’Orléans, le fils aîné de Louis-Philippe et l’héritier du trône. Cette forme d’« apostolat princier » ouvrit la voie à l’influence qu’Urbain sut ensuite acquérir auprès du duc d’Aumale. De retour en France à l’automne de 1841, Enfantin rédigea un essai, Colonisation de l’Algérie (1843), aux conclusions trop hétérodoxes pour recevoir un aval officiel. Il y proposait en effet de confier le gouvernorat à une personnalité civile, d’employer l’armée à fonder des colonies agricoles et de respecter l’organisation sociale et le régime collectif de la propriété des tribus et des villages tout en réduisant les prérogatives féodales des chefs arabes. Néanmoins nommé en 1842 rapporteur de la Section historique de la Commission scientifique d’Algérie, Enfantin parvint en 1843 à s’introduire avec ses amis Jourdan, Carette et Warnier, dans la rédaction du journal L’Algérie, à en prendre le contrôle et à en faire, contre Bugeaud dont il concourut à obtenir la chute, l’organe officieux de sa politique en Islam. Dans le même temps, introduit, là encore, par Arlès-Dufour, il prenait pied dans les affaires ferroviaires et recevait en 1845 de la Compagnie de l’Union mission de négocier avec Laffitte et Rothschild une association pour la construction de la ligne de Paris à Lyon. Sa connaissance des problèmes de politique industrielle, ses talents diplomatiques, formés dans la direction du mouvement saint-simonien, et ses relations avec les banquiers et les ingénieurs saint-simoniens mêlés de longue date à ce grand enjeu, des Pereire à Paulin Talabot en passant par Flachat Lamé et Clapeyron, lui permirent en effet de jouer un rôle central dans la formation des grandes compagnies ferroviaires.

Membre de plusieurs conseils d’administration, dont celui de la Compagnie Paris-Lyon, Enfantin ne perdait pas de vue la dimension globale de son projet. Mettant sur pied sa Société d’études et pilotant Félicien David dans sa carrière de compositeur orientaliste afin, entre autres objectifs, de populariser son idée fixe du canal de Suez, il imaginait en même temps — sans être suivi, il faut en convenir, mais avec le même sens de l’anticipation — de susciter un « Cercle des chemins de fer », soit une fondation privée qui aurait comporté une Caisse centrale de secours pour les ouvriers, une Bibliothèque centrale et un Musée des modèles. Cohérente et très consciente de ses fins, sa stratégie se voulait cependant graduelle. Ainsi, en 1848, préconisait-il que le Gouvernement provisoire évitât d’aborder de front et en bloc la question de l’organisation du travail, mais commençât par s’occuper de l’éducation des enfants de la classe ouvrière et de la retraite des vieux travailleurs. Se félicitant de l’entrée du peuple dans la vie politique, il incitait Talabot, directeur du chemin de fer Marseille-Avignon, à « dirige[r] le mouvement social des ouvriers du Midi » pour forcer les autorités à maintenir les chantiers en activité et, à Paris, agissait pour faire racheter l’ensemble des chemins de fer par l’État afin d’en faire « les premiers chantiers d’organisation pratique du travail ». Impressionné, sous la Seconde République, par la densité de la présence des anciens saint-simoniens dans le gouvernement provisoire, à l’Assemblée, dans la presse et dans les affaires industrielles, le « Père », comme on l’appelait toujours, crut le moment venu de rassembler à nouveau les énergies. Sollicité par Duveyrier, il lança, sans toutefois en revendiquer la paternité ni signer les articles qu’il y donnait, un quotidien national, Le Crédit, dont il attendait un rôle de catalyseur analogue à celui du Globe en 1830. Ce journal républicain modéré, lancé le 1er novembre 1848, compta 7 à 8 000 abonnés en juillet 1849. Il déclarait vouloir « non la république des sans-cœur, ni la république des sans-culottes, mais une république humaine, intelligente, libérale, magnanime, une république que les prolétaires défendissent, que les banquiers créditassent, que les femmes et les prêtres bénissent, que les poètes, un jour, pussent chanter ». Mais, pris entre le « socialisme révolutionnaire », dont il entendait se démarquer, et la réaction, qu’il combattait, Le Crédit ne réussit pas même à réunifier les saint-simoniens. Après avoir soutenu la candidature de Cavaignac à la Présidence de la République, il se résigna à l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte tout en le pressant d’organiser le crédit foncier (vœu qui fut exaucé par un décret de 1852) et d’améliorer le sort des classes populaires. Le Crédit sombra en août 1850, non sans être relayé, de mars à novembre 1851, par une revue hebdomadaire de même inspiration, La Politique nouvelle, à laquelle collaborèrent, outre Enfantin, Adolphe Guéroult, Hippolyte Carnot et Louis Jourdan, des rédacteurs aussi divers qu’Ernest Renan, Edgar Quinet, George Sand et Jules Simon.

^ haut de page

Sous le Second Empire :
les derniers actes du testament saint-simonien.

Sous le Second Empire, à la différence de Michel Chevalier, des Pereire, d’Adolphe Guéroult, d’Urbain ou même de son ami intime Arlès-Dufour, Enfantin, personnellement, fut plutôt moins en cour que sous la monarchie de Juillet, laquelle, à vrai dire, l’avait toujours maintenu en marge. Ce n’est pas qu’il ait, de son côté, adopté une attitude moins déférente : en 1854-1855, il n’hésita pas à entrer en relations avec l’Empereur à propos de Suez et, en 1858, sans rancune de la préférence accordée à Lesseps, il lui dédia sa Science de l’Homme, tout comme Saint-Simon, naguère, avait flatté et sollicité Napoléon Ier dans l’espoir de le gagner peu pou prou à ses idées. Mais sans doute la réputation sulfureuse du « Père » et sa persistance à polémiquer publiquement contre le catholicisme le rendaient-elles encore trop compromettant. Membre, à partir de juillet 1852, du conseil d’administration de la Compagnie (fusionnée) des Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (P. L. M.), Enfantin fut chargé de la représenter à Lyon et, ayant pris une grande part, en 1853, à la fondation de la Compagnie Générale des Eaux (C. G. E.), il en reçut également délégation pour la même ville, où il fonda et présida en outre la Société des rails omnibus. Partageant son existence entre Lyon et Paris, Enfantin persistait parallèlement dans l’utopie, tant dans sa vie privée, toujours irrégulière, que dans ses relations avec le réseau saint-simonien. C’est ainsi qu’en 1860, à la requête de Vinçard et de Gallé, il s’occupa, malgré les résistances politiques rencontrées, de transformer la société de secours mutuels fondée par ce dernier en une « Société des Amis de la Famille » (i. e. saint-simonienne). Henri Fournel en fut le directeur et Vinçard l’administrateur. Alimentée par les dons et legs des saint-simoniens fortunés ainsi que par un droit d’entrée et des cotisations modiques, cette mutuelle avait pour objet de fournir gratuitement des soins médicaux et des médicaments aux malades, de les indemniser pour les jours de travail perdus, d’aider les chômeurs à retrouver un emploi, de servir une pension d’invalidité aux infirmes et une pension de retraite aux membres âgés de plus de soixante ans qui en justifieraient le besoin. C’est dans la même période, en 1862, qu’avec Arlès-Dufour, les Pereire, Michel Chevalier, Duveyrier, Henri Fournel, Lambert et Paulin Talabot, entre autres, il songea par ailleurs à instituer un crédit intellectuel analogue au crédit foncier et au crédit mobilier. Il se serait agi de « commanditer l’intelligence des jeunes gens pauvres, de prêter sur leur capacité aux élèves sortant des grandes écoles de l’État , de façon [à ce qu’ils ne fussent pas] obligés de mendier une commande ou de prostituer leur génie ». Mais malgré trois ans d’efforts tenaces, le projet, qui avait recueilli nombre de sympathies, d’Émile de Girardin et de Buloz à G. Sand et à Champfleury, échoua sur la prétention de plusieurs à réclamer des emprunteurs un taux d’intérêt identique à celui pratiqué pour le prêt à la grosse aventure en mer. À travers ces objectifs, Enfantin, au fond, cherchait aussi à perpétuer l’existence du saint-simonisme en tant que réseau social et mouvement d’idées transcendant les oppositions de partis et de classes, d’intérêts et d’idées. Faute cependant d’avoir pu, en 1858, former avec des fonds suffisants une société privée qui eût centralisé l’ensemble des archives et des objets saint-simoniens, il se résolut en 1863 à faire don à l’État de tous ses livres, papiers et objets et choisit pour les recevoir la Bibliothèque de l’Arsenal, en raison de la garantie que constituait à ses yeux la présence à sa direction de son ami P. -M. Laurent. Ce geste découlait naturellement de sa volonté constante et ancienne de conserver la mémoire du saint-simonisme et de contribuer par un archivage systématique et exhaustif à en écrire l’histoire de manière aussi complète et sincère que possible.

Selon les dispositions expresses qu’il avait prises, Enfantin fut enterré civilement au Père-Lachaise, le 2 septembre 1864, par « un convoi modeste comme celui du pauvre ». Il laissait à Arlès-Dufour, assisté d’un Conseil composé de L’Habitant, d’Eichthal, Laurent, Fournel et Guéroult, auxquels il demandait de s’adjoindre son fils Arthur, le soin de veiller à la survie du saint-simonisme. C’est ce groupe des derniers survivants qui, de 1865 à 1878, finança et dirigea la monumentale, commode, mais incomplète et scientifiquement discutable publication des quarante-sept volumes des Œuvres de Saint-Simon et d’Enfantin.

[Article repris, à quelques modifications et suppressions près, du volume de Biographies nouvelles, dirigé par Michel Cordillot, Claude Pennetier et Jean Risacher, dans la collection, dirigée par Claude Pennetier, du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, t. 44 (1789-1939), Paris, Éditions de l’Atelier, 1997, p. 175-185.). À citer sous cette référence.]

^ haut de page

Orientations bibliographiques.

- Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin,... publiées par les membres du conseil institué par Enfantin pour l'exécution de ses dernières volontés et. précédées de deux notices historiques, Paris, Dentu, 1865-1878, 47 vol. [Ensemble non exhaustif, mais le plus complet à ce jour. Consultable parmi les « ressources électroniques » de la Bibliothèque nationale de France et téléchargeable sur Gallica.]

- Henri-René d’Allemagne, Prosper Enfantin et les grandes entreprises du XIXe siècle la colonisation de l'Algérie, la création du réseau P. L. M., le percement de l'isthme de Suez, le crédit intellectuel, le « Crédit Foncier », Enfantin homme politique, préface de M. Malapert, Paris, Gründ, 1935, in-fol., 224 p., pl. en noir et en coul.

- Le Livre nouveau des saint-simoniens : manuscrits d'Emile Barrault, Michel Chevalier, Charles Duveyrier, Prosper Enfantin, Charles Lambert, Léon Simon et Thomas-Ismayl Urbain (1832-1833), éd., introd. et notes par Philippe Régnier, Tusson : Du Lérot, 1992, 340 p.

- Le siècle des Saint-Simoniens : du Nouveau christianisme au canal de Suez, Bibliothèque nationale de France ; sous la direction de Nathalie Coilly et de Philippe Régnier, Bibliothèque nationale de France, 189 p., ill.

^ haut de page