Par Philippe Régnier
Né à Limoges (Haute-Vienne) le 3 avril 1806, mort au château de Montplaisir, près de Lodève (Hérault), le 28 novembre 1879.
Polytechnicien (Mines), économiste, professeur et homme politique.
Fils d’un fonctionnaire qui éleva sept enfants, il fit de bonnes études au collège royal de Limoges, puis entra à l’école polytechnique en 1823, premier de sa promotion. Il en sortit deux ans plus tard avec le numéro 13 (major selon certains auteurs), fit l’école des mines de Paris et devint ingénieur de ce corps dans le Nord.
Initialement d’opinions ultra-républicaines, il fut séduit par la doctrine saint-simonienne dès 1825-1826 et envoya au journal L’Organisateur plusieurs articles remarqués - particulièrement celui du 11 septembre 1830 : « La Marseillaise de la Paix ».
Quelques mois plus tard, un de ses prédécesseurs à Polytechnique, Prosper Enfantin, lui offrit la direction du Globe que l’école saint-simonienne venait d’acquérir ; il abandonna alors ses fonctions d’ingénieur pour soutenir plus efficacement la diffusion des idées saint-simoniennes. Après le schisme de Bazard et le départ d’Olinde Rodrigues, il entra au « collège » et prit rang de « chef d’état-major » d’Enfantin. En rupture avec la ligne politique de lutte de classe de Bazard, c’est alors qu’il contribua sous son nom, soutenu par Enfantin, à définir dans Le Globe une politique de conciliation des classes par le développement économique et exposa en particulier sous le titre de « Système de la Méditerranée » un programme de grands travaux visant à unifier et pacifier l’Europe (Russie comprise) et l’empire ottoman par un immense réseau de chemins de fer, de canaux, de bateaux à vapeur et de banques. Pendant la retraite de Ménilmontant, il collabora, notamment par des poèmes, à la rédaction du Livre nouveau, qui devait être le texte de base de la foi saint-simonienne. Ses tâches manuelles y consistaient à servir à table et à frotter les parquets.
Il fut poursuivi avec le « Père » Enfantin et Duveyrier, devant la cour d’assises de la Seine, en 1832, en raison des menaces que les progrès de la nouvelle « église » semblaient exercer aussi bien contre l’ordre social que contre la monarchie et la religion. Deux chefs d’accusation furent retenus contre lui : prévention d’association illicite (article 291 du Code pénal) et reproduction dans Le Globe d’articles d’Enfantin et de Duveyrier sur le rôle de la femme dans la société. Avec Enfantin, Chevalier fut condamné à un an de prison et 100 francs d’amende.
^ haut de pageAu bout de quelques mois de prison, Michel Chevalier, après avoir rompu avec Enfantin et négocié avec le gouvernement une sortie propre à le faire oublier quelque temps tout en utilisant ses compétences et ses idées, reçut en tant qu’ingénieur des Mines la mission de se rendre aux états-Unis afin d’y étudier les voies de communication. à son retour, il publia en volume, sous le titre Lettres sur l’Amérique du Nord (Paris, 1836), les articles qu’il avait envoyés au Journal des Débats pendant son voyage.
Fait chevalier de la Légion d’honneur en 1836, maître des requêtes au Conseil d’état, professeur d’économie politique au Collège de France, il s’associa aux tentatives de Bastiat pour promouvoir le libre-échange qu’il considérait comme indispensable au progrès de l’économie, ainsi qu’à l’amélioration du sort des ouvriers, impossible selon lui par les méthodes des nouveaux doctrinaires socialistes. En 1844, c’est néanmoins avec l’accord de Michel Chevalier que le banquier saint-simonien Olinde Rodrigues lança son projet de retraites ouvrières.
En 1845, il fut élu député de l’Aveyron et épousa Emma Fournier, fille unique d’un des grands manufacturiers de l’Hérault et propriétaire du domaine de Montplaisir, près de Lodève, où se trouvaient son usine de textile et son château. Ses déclarations en faveur du libre-échange lui coûtèrent toutefois sa réélection l’année suivante.
^ haut de page1848 amena Michel Chevalier à prendre de nouveaux risques publics.
En tant que spécialiste d’économie politique, il fit paraître, dans la Revue des Deux Mondes, dès le 15 mars, une série d’articles intitulée « La question des travailleurs ». Le saint-simonisme de sa jeunesse transparaissait encore à travers la prise en compte d’un fonds d’idées telles que celle de « parer aux inconvénients les plus notoires de la concurrence par l’application intelligente d’un principe que célèbrent justement avec enthousiasme toutes les écoles socialistes, le principe d’association ». Chevalier déclarait ne pas refuser pas a priori toute expérimentation socialiste, allant même jusqu’à écrire :
Je n’ai pas beaucoup plus de foi dans le fouriérisme. J’honore et j’admire Fourier, mais je ne vois dans ses écrits que des romans propres à faire valoir l’association qui en est la morale, et je ne les estime que pour la morale qu’ils font aimer. Néanmoins, dans la circonstance actuelle, une allocation de cinq, six ou dix millions, pour fonder une association d’après les idées de M. Louis Blanc, ainsi qu’un phalanstère, me semblerait au goût du jour. Ce serait une étude dont il sortirait des enseignements. Ce serait aussi un gage de la bonne volonté du gouvernement en faveur des novateurs honnêtes, un moyen de calmer les impatients qui nous débordent.
Comme l’ancien lieutenant d’Enfantin était tout sauf inconséquent, lorsque le supplément du Représentant du Peuple du 15 mai 1848 publia, sous la signature de Proudhon, les statuts de la Banque d’échange et la composition du bureau envisagés pour cette expérimentation d’une forme d’association libre, le nom de « Chevalier Michel, rédacteur au Journal des Débats », y figurait en bonne place.
Mais le sens global des articles de la Revue des Deux Mondes était vigoureusement hostile aux ateliers nationaux tels qu’ils étaient organisés. Leur auteur se positionnait de la sorte comme le champion de la critique du socialisme et le théoricien d’une voie libérale de lutte contre la misère : la participation des ouvriers aux profits des entreprises.
Le retentissement de telles interventions publiques, soutenues, non sans courage, à contre-courant du nouveau pouvoir, eut pour effet d’entraîner la révocation de Chevalier du corps des Mines et de le faire destituer de sa chaire du Collège de France par ses anciens amis, les saint-simoniens républicains, le ministre de l’Instruction publique Hippolyte Carnot et son proche collaborateur Jean Reynaud. Prises par ces farouches adversaires d’Enfantin, ces mesures, bien évidemment rapportées après la défaite des républicains les plus avancés, ressemblaient fort à un règlement de comptes tardif entre saint-simoniens.
^ haut de page— Henri Leroy-Beaulieu, Histoire des propriétaires de Montplaisir, extrait de Jean-Denis Bergasse dir., Hommage à Jacques Fabre de Morlhon (Mélanges historiques et généalogiques Rouergue-Bas-Languedoc, Albi, 1978, p. 15-26. [Rédigées par l’un de ses descendants à l’occasion d’une histoire du château, les pages référencées sont l’étude biographique la plus complète à ce jour concernant Michel Chevalier.]
— Jean Walch, Michel Chevalier, économiste saint-simonien, Paris, Vrin, 1975, 527 p. [Thèse soutenue à Paris IV en 1973. Comporte une bibliographie exhaustive des publications originales.]