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Éléments biographiques

Petit-fils d’une esclave africaine de Guyane, saint-simonien, converti à l’islam, Ismaÿl Urbain (1812-1884) fait partie de ces personnages « improbables1 » qui ont joué un rôle important en dépit des préjugés sociaux et raciaux de leur temps. Mémorialiste de l’entreprise saint-simonienne de coopération en Égypte en 1833-1837, il a été un inspirateur, un propagandiste et un artisan de la politique pro-arabe de Napoléon III en Algérie. En 1968, Charles-Robert Ageron jugeait « fort injuste » l’oubli dans lequel son œuvre était tombée, ajoutant ceci : « elle est à coup sûr l’une des plus importantes de celles qu’a inspirées l’Algérie. Elle mériterait une édition complète et une étude détaillée2. » La thèse d’Annie Rey-Goldzeiguer sur « Le Royaume arabe » (1977), le colloque de Sénanque sur les Saint-Simoniens et l’Orient (juin 1987), suivi par la publication de son Voyage d’Orient et de ses poèmes de Ménilmontant et d’Égypte (1993) ont relancé l’intérêt pour cette figure à la foi singulière et représentative. La réédition critique de ses deux principaux essais (L’Algérie pour les Algériens (1861) et L’Algérie française, Indigènes et Immigrants (1862)3 l’édition commentée de ses Écrits autobiographiques par Anne Levallois (2005)4 et la thèse de Michel Levallois sur « La Genèse de l’Algérie franco-musulmane d’Ismaÿl Urbain », publiée en 20015 , ont confirmé l’importance historique et la puissance symbolique du rôle joué dans l’histoire de l’Algérie coloniale par ce créole africain guyanais, devenu saint-simonien et musulman.

La vie et l’œuvre de cet « apôtre de l’Algérie franco-musulmane » sont pourtant loin d’avoir livré toutes leurs richesses. Ses correspondances avec Gustave d’Eichthal, Frédéric Lacroix, Estève Boissonnet, François-Edouard de Neveu, Adrien Berbrugger, et plusieurs autres, sont encore inédites. Restent aussi à rassembler et à redécouvrir les articles de presse, publiés principalement dans le Journal des débats, Le Siècle, et La Liberté, ainsi que les rapports au Conseil de gouvernement entre1860 à 1870. Il ne s’agit pas de remplir un quelconque devoir de mémoire à l’égard de cet « homme de couleur », « subalterne » agent de la colonisation, mais comme l’a demandé Aimé Césaire pour les noirs d’Afrique, de lui reconnaître le « droit à l’histoire6 ».

Ismaÿl Urbain constitue aujourd’hui, un cas d’école, dont l’étude relève des études postcoloniales entendues au sens non chronologique de cette historiographie qui renouvelle l’étude du fait colonial et des relations d’acculturation et de métissage7. Sa personnalité et sa trajectoire traversent les barrières idéologiques, linguistiques, culturelles, religieuses et politiques qui délimitent l’espace caraïbe, le monde arabo-musulman et la francophonie. Urbain est un familier de la transgression : métis français, il s’est mis au service des Arabes ; élevé dans le christianisme et saint-simonien, il s’est fait musulman ; interprète militaire, il est devenu conseiller politique ; orléaniste, il a fait adopter sa politique indigène libérale à l’empereur Napoléon III et, par voie de conséquence, aux bonapartistes. Colonial-colonisateur, il croyait à la mission civilisatrice de la France, et c’est au nom de celle-ci qu’il critiqua les « utopies » qui voulaient faire de l’Algérie une France algérienne, livrée à une colonisation agricole de peuplement européen. Il devint ainsi « la bête noire » des colonistes algériens des années 1860, puis, après 1870, le procureur impitoyable de la politique coloniste de la Troisième République, qui trahissait ses principes pour maintenir les Algériens musulmans dans la position de « sujets » en leur refusant la citoyenneté au motif qu’elle était incompatible avec leur statut personnel musulman. Sa mort en 1884 provoqua un tollé dans la presse algérienne qui rappela qu’il fallait tenir pour un « ennemi de la colonisation » ce « renégat » qui avait consacré sa à la création d’une Algérie franco-musulmane.

Telles sont les raisons qui ont conduit la Société des études saint-simoniennes (qui s’est initialement constituée sous la raison sociale de Société des amis d’Ismaÿl Urbain) à proposer la tenue en 2013 d’un colloque international sur « Ismaÿl Urbain, les saint-simoniens et le monde arabo-musulman». Ce colloque permettrait de donner une plus grande audience à la mémoire de ce militant d’une Algérie franco-musulmane, et de ceux qui à sa suite ont œuvré pour la transformation, voire la liquidation de la souveraineté coloniale. Il donnerait un nouvel élan aux recherches et aux publications sur ce courant longtemps occulté et encore insuffisamment connu de l’histoire politique et littéraire de l’Algérie coloniale.




Notes
1. Henry Laurens, préface de l’essai à paraître de Michel Levallois, Royaume arabe ou Algérie franco-musulmane. Le combat d’Ismaÿl Urbain.
2. Les Algériens musulmans et la France, introduction du chapitre consacré aux « Indigénophiles », Paris, PUF, t. I, p. 402.
3. Références indiquées dans la bibliographie esquissée ci-dessous.
4. Les écrits autobiographiques d’Ismaÿl Urbain, Homme de couleur, saint-simonien et musulman (1812-1884), Paris, Maisonneuve et Larose.
5. Une autre conquête de l’Algérie. Ismaÿl Urbain (1813-1884), Paris, Maisonneuve et Larose, 671 p.
6. Cité par J.-P.Chrétien, L’Afrique de Sarkozy, Un déni d’histoire, Karthala, 2008, p. 44.
7. Akhil Gupta, que cite J.-F. Bayart, distingue entre « post-colonial » (ce qui vient chronologiquement après la colonisation) et « postcolonial » (tout ce qui procède du fait colonial, sans distinction de temporalité) (Jean-François Bayart, Les études postcoloniales : un carnaval académique, Karthala, 2010, p. 6).


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